Dumas, historien des Médicis

dumas_dg2Quiconque s’intéresse à la ville de Florence ne peut passer à côté de la famille qui y a régné pendant plus de trois siècles : les Médicis. C’est à ces mécènes que l’on doit une grande partie des trésors de Florence : qu’il soit question d’églises, de palais, de collections d’œuvres d’art, de jardins ou de bibliothèques, l’empreinte des Médicis est partout visible. Mais comment s’y retrouver dans une généalogie aussi florissante ? Le simple touriste qui déambule dans la ville, s’il n’est pas doté d’une solide formation, peinera à dater les contributions des générations qui se sont succédées, de 1434 à 1737. Qu’a donc laissé Laurent le Magnifique et quels artistes furent parrainés par Come 1er ? De qui donc Bianca Capello, dont on peut encore admirer le magnifique palais, était-elle la maîtresse ?

J’ai vécu quelques années à Florence et j’avoue, malgré mes lectures, m’être souvent égaré dans ce complexe enchevêtrement de temporalités. Il est dommage que je n’aie pas eu entre les mains, à ce moment-là, l’histoire des Médicis composée en 1840 par Alexandre Dumas. Comme toute cette histoire complexe me serait alors devenue très claire et vivante !

Dominique Fernandez a sans doute raison d’écrire que ce livre est «le plus intelligent et le plus vif jamais écrit sur cette famille». Et qu’on se rassure, l’imaginatif auteur de romans, reconnu pour les libertés qu’il a prises à l’égard de l’histoire, s’en est tenu cette fois-ci le plus scrupuleusement aux faits attestés. Mais fidèle a sa verve prodigieuse, il ne s’est pas contenté de relater platement les faits ; tout au contraire, son récit a pour but de rendre intelligibles les faits racontés, en mettant en relief les relations de pouvoir entre les protagonistes, en éclairant leurs motivations et leurs contradictions. Tout cela de la manière la plus synthétique qui soit.

J’ai apprécié en particulier comment Dumas s’est appliqué à dresser le bilan des réalisations de chaque génération de Médicis : leurs réussites, leurs erreurs, les artistes qu’ils ont soutenus, les guerres qu’ils ont menées, les palais qu’ils ont construits, etc. La chronologie artistique fusionne avec la politique, les intrigues sont expliquées, on comprend mieux ce pourquoi tel Médicis fut aimé et tel autre détesté, en quoi ils furent tour à tour grands ou médiocres, probes ou corrompus.

La verve narrative de Dumas est mise à profit dans le récit de certains moments qui marquèrent à la fois l’histoire des Médicis et de Florence : la conspiration (ratée) des Pazzi, le meurtre d’Alexandre par son cousin Lorenzaccio, les amours du jeune duc François et de Bianca Capello, l’inceste commis par Côme 1er sur sa fille, sous les yeux du peintre Vasari qui s’arrangea ensuite habilement pour le duc ne le soupçonne pas d’avoir été témoin de son crime.

Les commentaires critiques disséminés dans le récit sont nuancés. Admiratif devant la grandeur de cette dynastie, Dumas n’atténue par pour autant ses forfaits. S’il est très élogieux, par exemple, à l’égard de Côme l’Ancien, il n’en montre pas moins comment le «Père de la Patrie» (selon la désignation commune) mit fin à la République pour instaurer une tyrannie : «En effet, à partir de ce moment, Florence, qui s’était constamment appartenue à elle-même, allait devenir la propriété d’une famille qui, trois fois chassée, devait trois fois revenir et lui rapporter d’abord des chaînes d’or, ensuite des chaînes d’argent et enfin des chaînes de fer» (p. 34-35). Le règne de Pierre, fils de Laurent, est jugé sans ménagement : «Pierre était un beau jeune homme qui, outrant toutes les qualités de son père, fut faible au lieu d’être bon, courtois au lieu d’être flatteur, prodigue au lieu d’être magnifique» (p. 58). On admirera, ici comme ailleurs, le don de la formule. Sur Côme 1er : « Il avait tous les vices qui font la vie privée sombre, et toutes les vertus qui font la vie publique éclatante. Aussi sa famille fut-elle malheureuse et son peuple fut-il heureux ». (p. 106)

Rappelons que deux papes sont issus de cette famille : Léon X, l’un des fils de Laurent le Magnifique, et Clément VII, le neveu du même Laurent, fils du frère de ce dernier, Julien, assassiné lors de la conjuration des Pazzi. Clément VII était pape en titre lors du sac de Rome (1527) par les troupes de Charles Quint. Quelques années après le sac de Rome, Clément VII se rend à Bologne pour y bénir Charles Quint, lequel protègera dès lors la ville de Florence. Enfant illégitime, Clément VII est aussi reconnu pour être le père (évidemment illégitime) du duc Alexandre, qui fut le plus débauché et le plus tyrannique de cette dynastie, un homme à qui aucune femme ne pouvait se refuser de crainte d’être égorgée, et qui transforma un couvent de religieuses en sérail après y avoir débauché l’abbesse.

Les Médicis donnèrent aussi deux reines à la France : Catherine, femme d’Henri II et sœur du duc Alexandre que je viens d’évoquer, devenue célèbre pour avoir organisé le massacre de la Saint-Barthélémy (1572) ; Marie, fille du duc François 1er et femme du roi de France Henri IV.

Les atrocités qui jalonnent l’histoire de cette famille ne forment qu’un côté de la médaille. L’un après l’autre, les Médicis s’illustrèrent comme des amis des arts. Plusieurs s’intéressèrent en outre aux sciences, à la musique, aux travaux d’orfèvre, à la botanique, à l’architecture. De cruelle que fut son histoire pendant deux siècles, elle se pacifia sous le règne de Ferdinand. C’est alors que se consolida l’héritage de la ville tel qu’il s’est cristallisé jusqu’à nous. C’est que Florence, autrefois au centre de la vie politique et du commerce européens, a perdu peu à peu toute influence pour se fixer dans sa vocation muséale. La violence est-elle un ingrédient nécessaire à l’histoire ? Dumas est conscient du paradoxe, lui qui observe qu’« à partir de Ferdinand 1er, la Toscane n’a-t-elle pour ainsi dire plus d’histoire » (161). Le déclin artistique ayant accompagnée le déclin politique, Florence est réduite, depuis le XVIIe siècle, à gérer son patrimoine.

  • Alexandre Dumas, Les Médicis. Splendeur et secrets d’une dynastie sans pareille, Paris, Librairie Vuibert, 2012
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