Un passage ambigu du Bout de l’île déclenche des confidences

cover_ducharme_ile_apple_92Le bout de l’île n’est pas un roman autobiographique. Certes, les personnages sont décrits à partir de modèles humains qui ont sans doute existé, du moins pour un certain nombre d’entre eux, mais, une fois ce fait concédé, il n’y a plus rien d’authentique dans ce récit qui illustre le passage de l’enfance à l’adolescence d’un fils d’ouvrier de l’est de Montréal à la toute fin des années soixante. Tout le reste, intrigues et dialogues, relève de l’invention pure. Il s’agit donc d’un roman. Point trait.

Néanmoins, un passage ambigu de ce roman a suscité les confidences de deux amis que j’ai connus à l’époque et qui, après avoir lu mon roman, m’ont contacté. Ce passage se trouve au milieu du deuxième chapitre, juste après que Piché ait eu le nez cassé, résultat d’un ballon lancé avec force – et sans doute intentionnellement – par Pouliot. Voici l’extrait :

« Pendant qu’on s’occupait de Piché, j’entendis madame Signori dire : « En classe, les enfants ! Ne vous en faites pas, Piché s’en remettra. À cet âge-là, on se remet de tout. » En effet, à cet âge-là, on se remettait de tout et, en disant cela, madame Signori se situait tout à fait dans le ton d’une époque qui croyait dur comme fer que la jeunesse pouvait en prendre, que cela faisait même partie de son apprentissage d’être capable d’en prendre… Bien entendu, Piché se remettrait de son nez cassé, tout comme il s’était remis des nombreux coups que lui avait assénés son père lors du dernier bulletin, et tout comme il se remettra des agressions sexuelles que son professeur de géographie lui fera subir, deux ans plus tard, a l’école secondaire

Ici, il convient de souligner une anomalie. J’ai parlé d’agressions sexuelles, un concept inconnu en 1969, année où se découle ce récit. Il s’agit d’une erreur que j’aurais dû relever puisque cela confère un caractère anachronique au roman. Mais il est vrai aussi que, dans ce passage, il est difficile de situer la frontière entre les événements, qui se déroulent à une période déterminée de l’histoire, et leur narration qui n’est pas toujours contemporaine au récit. Par ailleurs, comme me l’a fait remarquer Paul Laurendeau à qui j’ai demandé de relire ce billet, le terme agressions sexuelles est neutre, général, plus ancien qu’on ne le croit, pas technique, comme le serait, par exemple, pédophilie. Quant au penchant d’un professeur de géographie pour les adolescents, je l’ai relevé comme ça, d’instinct, sans savoir s’il y avait eu agressions sexuelles ou non.

Peu importe, ce que je voudrais signaler ici, c’est que ce passage du Bout de l’île a déclenché les confidences de deux camarades. Deux camarades que je n’avais pas revus depuis longtemps et qui, précisions-le, ne se connaissaient pas entre eux (le premier est plus âgé que le second d’une bonne année et n’a pas fréquenté la même école secondaire). Donc, le seul fait de lire mon roman, et plus particulièrement ce passage, les a interpellés au point qu’ils ont cru nécessaire, des dizaines d’années plus tard, de venir m’en parler. Il ne s’agissait pas du même enseignant mais, dans les deux cas, il était question de pelotage, d’attouchement. Certes, ces faits sont troublants. Néanmoins, pour l’un comme pour l’autre, il n’était pas question de porter plainte. « Ce n’étais pas si grave », m’ont-ils dit à leur manière. Et il n’y a pas eu récidive, les enseignants n’ayant pas insisté au moment des faits, du moins pas avec eux… car qui sait si d’autres jeunes garçons n’ont pas été plus conciliants, intimidés par le rapport d’autorité qui les unissait à ces enseignants respectés ? Quoi qu’il en soit, au tournant des années 1970, personne ne racontait ce genre de choses à ses parents…

Je vous vois déjà crier aux pédophiles… Je n’aime pas le mot pédophilie parce que trop imprécis. Un adolescent n’est pas un enfant. Et un attouchement n’est pas un viol. Certes, les tarés qui cherchent à les agresser, je ne les aime pas. Mais je n’irais pas jusqu’à les qualifier de pédophiles. Il faut respecter ceux qui, tout en ayant besoin de se confier, n’ont certes pas envie de clamer haut et fort le fait qu’un homme plus âgé qu’eux les a touchés. Parmi toutes les expériences vécues par des hommes et des femmes au cours de leur existence, certaines sont plus désagréables que d’autres. Et le choix de les taire leur appartient.

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