Trollball

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Grhâââââ ! Hrüüüü ! Horg !

Ah, que voilà une saine occupation ! On se tape dessus, on se décapite, on se tronçonne, puis on boit des trucs ensemble.

Épées et boucliers, griffes et casque à cornes, et tête de troll

Il n’y a pas que le foot dans la vie. Tandis qu’autour du fichu ballon toutes sortes de guerres font rage pour le partage du butin, que les joueurs se conduisent comme ne se conduisent ordinairement pas les enfants, que les arbitres en ont assez de se faire mordre et veulent mordre à leur tour etc., il se trouve qu’il existe un sport qui n’a pas encore été détecté par les assurances, pour lequel il n’est nul besoin d’arroser quelques gras comptes en banque en s’inscrivant dans une fédération, et dans lequel le fair-play est la première des conditions. Qui triche à ce jeu n’y ferait pas un long parcours. Voici le trollball, et on y joue comme les enfants jouent.

Il est né, semble-t-il, dans les années quatre-vingt du siècle dernier, à l’occasion de séances de jeux de rôles en extérieur. Au milieu des questes et des assassinats de monstres, de temps en temps fleurissait spontanément un tournoi de rugby hirsute, barbaro-médiéval, gueulard et bon enfant, gredin en diable, armé, casqué, et mixte. Le succès de ces journées délirantes finit par donner aux participants l’envie de les porter à l’extérieur de leur environnement d’origine, hors de tout scénario. Ils inventèrent une discipline, ils organisèrent des rencontres, et de vaillantes équipes se constituèrent. Le trollball, rouge divinité poilue, cornue et à l’odeur forte, s’était levé sur le monde. Aujourd’hui, on l’honore au Canada, en Belgique, en Angleterre, en France. Voici ce que j’ai retenu, à Rennes, d’une session de trollball d’hiver.

Clameurs et tambours

Les règles varient d’un pays à l’autre, d’un enjeu à l’autre. S’il s’agit de simplement s’amuser, on ira au plus facile ; mais on raconte que les Belges et les Anglais ont des règlement de barbares, qui font frémir les joueurs de par ici ; il faut avoir la résistance d’une barrique pour y survivre.

detail1Voici ce que j’ai compris. Deux équipes s’affrontent autour d’une tête de troll, qu’il convient d’aller déposer dans un endroit bien précis du camp adverse (cet endroit peut être un puits, un pneu, ou une aire délimitée par de la peinture). Pour se débarrasser des ennemis, il faut les tuer. Les joueurs travaillent donc avec des épées, des haches, des marteaux – en mousse –, avec toutes sortes d’armes spéciales dont certaines, comme le tronc d’arbre volant, ont des effets de zone bien intéressants. Qui est touché dans sa chair est déclaré mort, et doit s’immobiliser, à genoux, épée en l’air. Ordinairement, tout le monde finit par être ratiboisé, sauf un survivant qui s’en va prendre la tête de troll pour la déposer dans le but adverse. Parfois il y a deux survivants, et parfois même ils sont ennemis l’un de l’autre : c’est alors chez tous les morts une clameur terrible, et l’arène entière se met à mugir. Les tambours grondent. Sous nos yeux, deux gladiateurs vont s’affronter. Les choses, tout d’un coup, deviennent très sérieuses. La tête de troll (ici une balle en mousse, garnie de pointes en mousse) attend patiemment la mort de l’un des deux champions.

Enfin, il arrive qu’à la faveur d’une fenêtre dans les mêlées en cours, un joueur s’échappe avec la tête, et fasse un touch-down. Dans l’herbe ou sur le parquet bien lisse d’une salle de basket, ces moments sont l’occasion de s’adonner aux plus échevelées glissades.

Lancer de rat et résurrection

Dans les équipes, on distingue quatre classes : les joueurs simples, qui sont armés d’une épée ; les bloqueurs, qui manient deux armes, ou bien une combinaison épée & bouclier ; les lanceurs, qui vous jettent à la figure les choses les plus diverses – chez les Croûtes de Salem, le lancer de rat est très apprécié, et c’est mortel ; enfin il y a des guérisseurs, qui, outre leur épée, possèdent le pouvoir de ranimer un mort, une fois par engagement.

detail2Pour le combat, pour le spectacle, pour l’ambiance du jeu, pour le plaisir du public, « pour l’honneur » comme on dit chez les Orks, chaque équipe se donne un thème, et s’habille en conséquence. Voici des corsaires, voici des barbares, voici des sorcières, des moines fous, des échappés d’asile, des zombies véloces. Les déguisement sont recherchés, les maquillages poussés très loin, et les armes spéciales, qui sont en rapport avec le thème choisi, étonnent jusqu’aux arbitres. Ceux-ci sont quatre : un ne surveille que la tête de troll et ce qui se passe autour ; les trois autres galopent sur les portions de l’arène qui leur sont attribuées, et veillent au fair-play qui est, mettez-vous bien ça dans le crâne, la base absolue de tout ce mahi-maha.

Sur les bancs de touche ou ce qui en tient lieu, attendent les remplaçants, mais on y voit aussi, parfois… comment dire ? Ce ne sont assurément pas des pom-pom girls, ils sont beaucoup trop déchiquetés pour être ainsi qualifiés… Ça brame, ça joue du crin-crin, ça souffle dans des objets bizarres. C’est la Claque, voilà ; c’est-à-dire un amalgame d’individus pittoresques dont le rôle, comme au foot et avec autant d’inventivité, est de supporter l’équipe, et d’en rehausser encore son arôme par des comportements emblématiques : danse de l’ours, jeter de sort, chorale discordante, tout est possible. J’ai constaté que, par exemple, un quatuor de bombardes (ce sont des flûtiaux qui poussent des cris de gnomes ébouillantés) est une formation d’encouragement particulièrement gratinée, que le public tient à distance, que l’on respecte… Ah, mais moi je rêve de voir des carnix, dont le son, c’est bien connu, réveille jusqu’aux dragons qui sommeillent sous les tertres forestiers – entends-tu, ô César, le carnix mugir le soir au fond des bois ?

Du reste, et comme si ça ne suffisait pas, bien des équipes ont mis au point leurs propres hakas, et c’est un grand moment de les regarder alors exécuter leur parade. Je me souviens en particulier d’une bande de sorcières qui s’est mise, en bout de salle, à danser et à trépigner en rond à la queue-leu-leu, tout en projetant en l’air de petits nuages de poudre de champignons séchés.

Les enfants au paradis

Je n’ai pu rester que la matinée ; la suite, m’a-t-on dit, fut beaucoup plus épique. Tout le monde gagna quelque chose : prix du role-play, prix du costume, prix du fair-play… Le public était surtout composé de joueurs, peu de Rennais étant venus voir ce spectacle et c’est bien dommage, car les habits valaient le détour – aux toilettes, j’ai croisé des monstres à vous couper toutes les envies. Des artisans, installés aux endroits stratégiques, exposaient leur savoir-faire en sellerie, en armurerie, en habits de cérémonie, en bijouterie ; les gens passaient là-devant, époustouflés par de véritables chefs-d’œuvre, créations dignes des Compagnons.

Dans la cafétéria, une espèce de carnaval dingue se mit doucement en place, assaisonné au metal, au pagan, tandis qu’en bas, sur la piste, un guerrier gigantesque – lui et son frère jumeau sont ici surnommés « Les deux tours » – par manière de défi, poussait des cris de minotaure à la face d’une bande de gamins exultants, et je me suis dit, en regardant ces garçons et ces filles dont aucun ne devait avoir dix ans, qu’eux avaient bien de la chance : car tandis qu’en France à cette heure une immense majorité d’enfants s’abrutit passivement devant la boîte à hypnose à regarder des imbécillités tout en bouffant des saloperies, ceux-là ont eu le bonheur inoubliable de pouvoir, épées en mains, harceler et attaquer à fond de train et sans se modérer un authentique géant.

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Les Croûtes de Salem. Toutes les images sont de Fred Mansuy.

 

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