Trois villes

2014_09_25_02

 

Cet été j’ai eu l’occasion de visiter trois villes très différentes, appartenant à trois mondes très différents. Il s’agit de Montréal, grande ville des basses terres du Saint-Laurent née au dix-septième siècle sur l’emplacement d’un poste de traite ; il s’agit ensuite d’Iralkio, moyenne ville crétoise fondée au neuvième siècle par les Sarrasins chassés d’Andalousie, implantée sur et autour de la cité antique dont les origines remontent à la période archaïque de la Grèce (800-500 avant JC) ; il s’agit enfin de Gournia, petite ville minoenne fondée pendant la période pré-palatiale de la Crète (2500-2000 avant JC). Pour moi français habitué aux tissus urbains hérités du Moyen-Âge, me promener dans les rues de ces trois villes fut tout à fait édifiant.

 

 

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MONTRÉAL (anciennement « Ville-Marie »)

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De l’ancienne implantation il ne reste, à Pointe-à-Callière, que la confluence de deux voies de circulation. Le plan de Ville-Marie, établi en 1672 par Basset & Dollier, laisse apparaître une structure orthogonale de voies parallèles et perpendiculaires au fleuve. Les bâtiments s’inscrivent dans le damier et ne le tordent pas.

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Les plans du dix-huitième siècle confirment cette disposition (ci-dessus, le Franquet de 1752). On y sent la patte de gens qui se sont partagés un territoire sans propriétaires : parcellaire rectangulaire, bien colon, qui se développera vers l’intérieur en se tramant sur le système des côtes et rangs.

Dès sa naissance, la ville échappe donc aux enroulements concentriques, issus des contraintes défensives, que l’on rencontre partout en Europe : un centre, des couches, des fortifications. Ville-Marie croit en son expansion, et son système défensif s’apparente plus à celui d’un camp retranché romain, voué à la protection d’une troupe d’envahisseurs, qu’à celui, destiné à la protection des autochtones, d’une bourgade comme, par exemple, Pérouges, dont voici le plan.

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Souvent en Europe les tissus urbains se développent en accord avec la topographie : s’il y a des côtes on prend des virages, s’il y a un sommet on y pose l’église ou le château, s’il y a une rivière qui fait son méandre alors les rues s’incurvent et font elles aussi des méandres ; les autres voies rayonneront depuis un centre où sera installée une place pour y faire le marché. Mais ici, rien de tel. La seule côte où j’ai vu un virage est celle du Mont Royal ; toutes les autres sont attaquées bille en tête, et nulle rue n’en démordra : il n’y a que l’hippodamien qui vaille. Dans ces conditions, le petit français se découvre très vite débarqué en un pays fort exotique.

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Ci-dessus, la magnifique fontaine sise au pied de la Place Ville-Marie, qui n’est pas une place mais un gratte-ciel. Nous sommes sur un parvis enfissuré entre de hauts édifices, aménagement typiquement nord-américain qui reste pratiquement inconnu en Europe.

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L’architecture massive qui s’impose ici n’arrange évidemment rien au sentiment de désorientation qui s’installe tranquillement chez le promeneur venu de l’ancien monde ; les cascades de lumières dégringolées des façades enchantent le regard, mais les plus hauts bâtiments de la ville n’apparaissent que subrepticement, au hasard d’un carrefour. Il est impossible de les détecter en levant la tête, puisque tout est rempli. Dans ces conditions, il ne reste plus qu’à déplier le plan de la ville, et à chercher à rejoindre un quartier avec moins d’étages, pour soulager les cervicales. En passant, on notera que les rues sont bien rangées, ce qui ne sera pas tout à fait le cas en la bonne ville d’Iraklio.

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Ci-dessus : carrefour Cartier-Mont Royal, pris depuis l’avant du char de Monsieur Ducharme. Les rues sont vastes, l’horizon apparaît, les trottoirs sont larges, c’est le grand luxe aéré dans toutes les rues. Les français s’intéressent au secteur, ils veulent habiter sur le plateau, et ce n’est pas du tout pour m’étonner : un européen se sent ici de suite à l’aise, bien plus que dans son lointain chez lui, qui lui apparaît soudain bien comprimé. Mais c’est qu’il ne connaît pas Iraklio.

 

 

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IRAKLIO (anciennement « El Khandak »)

Le tracé des rues signale ici une très ancienne implantation où les affaires militaires ont longtemps été prépondérantes. On devine deux couronnes concentriques, signalant la présence de deux jeux de remparts, le premier jeu ayant disparu au profit d’une voie de circulation tandis que le second jeu, plus éloigné du port, existe encore à l’état de monument pittoresque à vocation festivalière.

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Ci-dessus, plan de la ville sous la domination vénitienne (1651). Les premières fortifications véritables apparaissent avec les Sarrasins, qui enlèvent le bourg de Kastro aux Byzantins. El Khandak naît, entourée de son fossé (824 après JC). Puis les Byzantins reviennent, rasent tout, tuent tout ce qui est arabe, et dominent jusqu’en 1204, date à laquelle les Vénitiens s’installent. El Khandak est italianisée en Candia. Il reste aujourd’hui beaucoup de traces de cette époque, comme par exemple ce petit paysage urbain :

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Puis la ville passe aux Turcs, qui renforcent les défenses et aménagent leur univers dans l’urbanisme vénitien, ajoutant des monuments aux monuments. Enfin, devenue grecque au début du vingtième siècle, la ville est occupée par les Allemands, qui la bombardent et la détruisent presqu’entièrement.

Cette suite d’invasions a fait d’Iraklio un patchwork où tous les styles se côtoient et se grimpent les uns sur les autres. Nous sommes excessivement loin de Montréal.

De plus : regardez à nouveau le plan de la ville moderne. Le tracé grouillant et pour ainsi dire tripesque des rues se prête très mal à la circulation. Or, comme Iraklio est une capitale régionale, elle est très motorisée. Le résultat semble assez rapidement chaotique au bon petit français habitué à voir circuler autant de véhicules non point dans des rues étroites et serpenteuses mais dans de larges avenues bien droites. Raison pour laquelle le Guide bleu de la Crète (Hachette 2000) se fait un tantinet distant à propos d’Iraklio :

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« Elle [la ville] semble en perpétuelle construction : le port, les routes d’accès, les maisons, les magasins sont réaménagés ou créés de toutes pièces. Ce n’est pas, sans doute, une ville aux lignes harmonieuses et elle peut décevoir le touriste pressé ; elle a pourtant ses charmes cachés. »

Ceci mérite précisions. Non seulement ce n’est pas une ville en damier, et à ce titre elle peut dérouter un Américain ; mais encore les rues grouillent de véhicules et de gens, tous occupés à s’insinuer le plus souplement possible dans la circulation. Pas un seul endroit n’est vide. Voilà bien de quoi effarer un Montréalais, sage citadin habitué aux rues larges, aux carrefours spacieux, aux gens sur les trottoirs, aux voitures rangées et à un minimum de mobylettes.

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Ci-dessus, engouffrement des taxis dans un goulet qui s’enroule autour du bosquet d’arbres sur la gauche (celui-ci cache un kiosque turc et une fontaine vénitienne). C’est la grande station de taxis de cette partie de la ville.

D’une manière générale, Iraklio est étroite, petite, saturée, pimentée, colorée, délicate et foldingue. En plus de tout ceci, elle est labyrinthique. Mais ce n’est rien si on veut bien la comparer à Gournia :

 

 

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GOURNIA (anciennement « nom inconnu »)

Qui songe aux Minoens songe au labyrinthe. Les médisances athéniennes reposent ici sur une réalité franche, incontournable, indiscutable et tonitruante : chez les Minoens, on se perd. Les pièces succèdent aux pièces ; les rues sont des ruelles, souvent ce sont des fissures, à peine des couloirs ; ça serpente, ça s’entortille, ça grouille comme à Iraklio mais en plus exigu. Bref, il y a de quoi se rouler par terre, on se croirait dans une ville faite pour des chèvres ou des taupes ou des lutins. C’est le labyrinthe.

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Labyrinthique, ça l’est surtout quand tout est détruit, et qu’il ne reste plus que les arrachements. Comment, se promenant dans cette pente pleine de ruines, savoir ce qui est couloir et ce qui est rue ? Sommes-nous dans un patio ou dans une pièce fermée ?

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Le nom du lieu, qui est récent, fait référence à ces pierres percées que l’on peut décrire comme étant des abreuvoirs, ou des éviers, ou des avaloirs. Comme toutes les villes minoennes, Gournia disposait d’un système de canalisation des eaux usées. Les traces qui en restent peuvent se trouver aussi bien à l’intérieur des habitations qu’à l’extérieur. Alors où sommes-nous, dedans ou dehors ?

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L’apect labyrinthique est accentué par la structure très compartimentée des blocs d’habitation. Ceux-ci ont des façades avec des redents, des saillies ; ils peuvent être parfois subdivisés en sous-blocs indépendants dynamiquement les uns des autres. Ces caractéristiques, associées au fait que les implantations minoennes se fondent toujours sur de la roche dure, indiquent le haut degré d’attention porté par les constructeurs à la sismicité de la région. En fait, si l’on reprend les principales recommandations anti-sismiques modernes et qu’on les adapte aux conditions de l’époque, on aboutit à cette constatation étonnée que le labyrinthe est profondément anti-sismique. Les Minoens, habitués à vivre sur des sols où la terre bouge fréquemment, construisaient leurs villes de manière à ce qu’elles ne soient pas détruites pendant les secousses – cf. Poursoulis, Dalongeville & Helly : « Destruction des édifices minoens et sismicité récurrente en Crète (Grèce) », Géomorphologie : relief, processus, environnement, 2000, n° 4, pp. 253-266.

 


Conclusion :

Il est toujours bon de sortir de sa hutte. J’ai été stupéfié de m’aperçevoir à quel point la disposition hippodamienne de Montréal m’avait perturbé. J’étais incapable de m’y orienter, tandis que ce me fut assez facile dans les grouillements d’Iraklio. Cependant, l’accentuation du caractère foisonnant et emberlificoté du tracé urbain de Gournia me laissa aussi démuni que les grandes cases orthogonales de Montréal. En fait, dès qu’on sort de son trou, il y a des choses à apprendre sur soi.

 


Les cartes modernes de Montréal et d’Iraklio ont été capturées sur OpenStreetMap. Pour accéder aux sources des autres cartes, qui toutes proviennent de Wikimedia Commons, vous pouvez cliquer sur leurs images. Le reste des images est de moi, sous license (CC BY-SA 4.0) si ça intéresse quelqu’un.

 

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