Trois abruptes candidatures au Bestiaire de Fiction

Panthere-heraldique

C’est un monde bestial et cruel où l’ultime objectif de quiconque portant becs, dents et ongles est de devenir un être de fiction. L’accès au plan de la fiction classe, démarque, gorge toutes les faims et toutes les soifs, abolit toutes les chasses, pérennise, et assouvit tous les désirs. Un ensemble grouillant et innommable de bêtes de toutes sortes aspire ardemment au crucial statut fictif mais bien peu y accèdent. Une certaine commission s’est mise en place en quelque hémicycle pour juger séant trois cas en la matière. Cette Commission d’Évaluation des Candidatures au Bestiaire de Fiction est formées de trois animaux fictifs indubitables. Il s’agit de la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf, de la fable de La Fontaine du même titre, de Lassie, le colley bien connu du cinéma et de la télévision, et du mystérieux Chat Murr des Derniers contes de Canterbury de Jean Ray.

Doivent être traités par ces trois éminents commissaires en ce jour, les dossiers du Sasquatch, de la Bête du Gévaudan et d’une Panthère Noire anonyme. Les trois bêtes postulantes ici présentes vont donc faire face à la délicate et biscornue tâche de démontrer aux commissaires rien de moins que leur absence du monde réel. C’est là leur seul espoir d’accéder au statut fictif, extraordinairement prestigieux, détenu par les licornes, l’Oiseau Phénix, le Minotaure, Jeannot Lapin, l’Ours Martin et tant d’autres.

Le Sasquatch s’avance tout d’abords au centre de l’hémicycle. Il est hirsute, longiligne, délié, loquace. Il plaide longuement son inexistence en un développement tortueux et tarabiscoté gorgé d’exemples, d’études de cas, de renvois, et dont la conclusion suffit amplement pour prendre la mesure de la teneur de l’argument:

«Aussi pour terminer une énumération hélas par trop fastidieuse, je dirai qu’une longue tradition de canulars et d’escroqueries jalonne mon parcours. Les plus persistants concernent indubitablement mes pieds, dont on a façonné la trace dans les sables les plus éphémères autant que dans les boues les plus douteuses. Le seul document cinématographique sensé m’avoir capturé montre la dansante silhouette d’un bien vague personnage bipède, velu et fugace dont la démarche et le comportement sont si évidemment humains qu’on attend à tout instant de voir la fermeture éclair de sa défroque scintiller sur son échine, ce qui n’arrive évidemment pas, vu la très opportune pauvre qualité de la pellicule. Aucun doute n’est permis, braves animaux commissaires. Je suis bel et bien inexistant, légendaire et par conséquent indubitablement fictif.»

Il y a une pause silencieuse de quelques secondes dans l’hémicycle. Puis, la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf dit, d’une voix rauque dans laquelle aucune aménité ne pointe:

«Monsieur le Sasquatch, il est patent que, légendaire ou réel, vous êtes avant tout et par dessus tout un grand singe anthropoïde. Or curieusement, les observateurs de ces questions, dont j’ai consulté les copieux travaux, croient en l’existence de plusieurs grands primates comme vous en certains points reculés du globe. Le Yéti au Tibet, le Yowie en Australie en sont les exemples les plus notoires. On vous rapproche d’ailleurs tous les trois d’un grand primate bipède fossile découvert en Chine: le Gigantopithèque

Le Sasquatch réplique, en roulant dans ses petits orbites ses yeux anthracite et en levant ses lourdes paluches écaillées au ciel:

«Mais enfin, Mademoiselle la Grenouille, ces rapprochements intempestifs ne rendent pas le Yéti et ses semblables plus réels et moi moins fictif. Et pour ce qui en est de ces vagues corrélations avec ce Gigantopithèque, n’importe qui de vraiment sérieux vous dira que c’est de la spéculation creuse pour cryptozoologues en mal de notoriété.»

La Grenouille cligne ses yeux glauques et tique un peu, en cherchant à ne pas échapper le fil de son raisonnement. Elle poursuit:

«J’entends bien, mon ami, j’entends bien. Mais le problème —qui est donc fondamentalement un problème de primatologie— est quand même bien plus délicat qu’il n’y parait. J’en veux pour preuve que la découverte et la corroboration de tous vos semblables grands singes s’est faite, au fil de l’histoire, de façon particulièrement difficultueuse. Ainsi, il a fallu de longues années, tout au fil du tumultueux seizième siècle, pour convaincre l’Europe de l’existence des gorilles. Des explorateurs portugais revenaient avec des croquis d’hommes velus et féroces aperçus dans les arbres du Golfe de Guinée et on les prenait pour des baratineurs. Inutile de vous dire que l’orang-outan lui aussi fut longtemps, dans son Indonésie natale, un personnage semi-légendaire.»

Le Sasquatch s’estomaque:

«Quel rapport avec moi?»

La Grenouille rétorque:

«Mais tout un rapport, Monsieur. Il y a visiblement ici une tendance lourde. Le grand primate est d’évidence fondamentalement un animal secret, discret, cachottier, peu ostensible. Voyez le coup si nous vous décrétons hâtivement fictif et que, dans quelque années d’ici, de hardis aventuriers vous capturent en quelque Colombie Britannique bien réelle. Alors là, nous nous trouverions complètement discrédités. La situation ne serait pas tenable. Voyez ainsi par exemple le Bonobo, un autre de vos semblables sur bien des points. Il n’a été découvert que très récemment, aux tréfonds du Congo. Tout ce temps, vu de loin, en toute bonne foi, on le prenait pour un gros chimpanzé sans grande importance, un peu comme on vous a souvent pris, comme ma documentation le suppose, pour un ours. Avouez avec moi qu’il y a là une invitation supplémentaire à la plus circonspecte des prudences. J’ajoute, s’il faut devenir pesamment scolastique en la matière pour mieux vous convaincre, que la grande primatologue Jane Goodall croit ferment en l’existence du Yéti et en la vôtre.»

Le Sasquatch éructe, se trémousse, sautille, s’objecte, tance vertement Madame Goodall, argue de sa bonne foi fictive, se nie ostentatoirement toute existence en se tambourinant le thorax de ses poings puissants. La discussion traîne bien un peu en longueur mais en bout de piste la commission ne démord finalement pas de l’argument initial formulé par la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf. Animal mystérieux, fugitif, leste, agile, fréquemment entrevu dans de vastes espaces de sylve touffue, le grand primate nord-américain peut encore tout simplement être découvert, comme le cygne noir, l’ornithorynque ou le cœlacanthe. La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf, Lassie et le Chat Murr concluent donc unanimement que, si le Sasquatch est un mystère, la possibilité, même toute éventuelle, de la corroboration future de son existence lui interdit sans équivoque le statut effectif de fiction. À la tombée de ce verdict lapidaire, le Sasquatch grogne, fait la moue, croise ses bras gigantesques et se recroqueville dans un recoin de l’hémicycle en roulant des yeux furibards.

La Bête du Gévaudan s’avance alors, roide, droite, altière, superbe de classe et de sauvagerie. Bien plus paysanne, simple, laconique et directe que son obséquieux prédécesseur, elle s’exprime en ces termes:

«Oyez, bons animaux commissaires, qu’entre 1764 et 1767 j’ai sévit, dans le diocèse dit du Gévaudan, procédant à plus de cent attaques mortelles et à moult autres non mortelles. Je suis ou paraît être, comme vous pouvez le voir, un mystérieux canidé gros comme un âne ou une vache et au long pelage roux vif. On me prit en mon temps pour un loup, pour un lynx, pour un lion, pour une hyène d’Égypte, pour un babouin de forte taille, tous animaux bien réels, je vous le concède. Mais on me prit aussi pour un loup-garou, un monstre anthropophage, un démon zoomorphe, ou le chien géant surnaturel d’un sorcier sadique, tous bêtes ou hommes-bêtes de juste et bonne fiction. Un loup de forte taille fut abattu en mes terres par un arquebusier du Roy Louis XV en 1765 et mes sévices diminuèrent un peu, mais se poursuivirent malgré tout. D’ailleurs l’idée que je puisse être quelque loup ou hybride de chien et de loup est battue en brèche par mon invulnérabilité, mon ubiquité, mon audace, ma perversité et mon gigantisme. Mentionnons aussi que les bonnes gens du pays de Gévaudan, tous ou presque tous vachers et bergers de leur état, sachant conséquemment parfaitement ce qu’est un loup, me dénommèrent la Bête et non le Loup. Ma brève mais intense notoriété fit trembler toute l’Europe en mon glorieux temps et il y a encore aujourd’hui des statues fantastiques de moi un peu partout dans la Lozère, pour faire frémir les touristes.»

Lassie, stoïque, l’oeil un peu éteint, demande alors :

«Une petite question si vous me le permettez, Noble Bête. Je lis ici dans votre dossier que votre action s’est interrompue unilatéralement et sans équivoque le 19 juin 1767. Que s’est-il donc passé en ce jour spécifique?»

La Bête du Gévaudan répond:

«Oh, une simple coïncidence, bon commissaire. Un second loup, de forte taille aussi, est abattu par un paysan du voisinage qu’on avait de surcroît initialement soupçonné de dresser des chiens-loups à commettre des crimes. On prit alors bien intempestivement ce nouvel animal pour moi et cela me vexa suffisamment pour que je saute hors de mon maquis de légende et me replie dans la houppelande du souvenir où je me drape encore au jour d’aujourd’hui.»

Lassie dit encore:

«Je vois, je vois. Bon, vous vous donnez comme un animal fictif, pourtant vos sévices et méfaits sont, eux, bien réels. Vous avez aussi attaqué des vaches et des moutons en bonne quantité, comme le font, en toute simplicité, les prédateurs les plus ordinaires.»

La Bête toise hautainement le placide colley et dit:

«Les loups ordinaires, monsieur le chien de berger, opèrent en meute et frappent leurs victimes aux jarrets ou à la gorge. J’agis seule et frappe mes victimes directement à la tête. Cela n’existe tout simplement pas dans le monde animal, ce genre de manoeuvre bizarre, mon bon sieur. Pour tout vous avouer, il m’est même arrivé, croyez-le ou non, de soigneusement dépouiller mes victimes humaines de leurs tenues vestimentaires… Sans compter que j’ai attaqué des personnes du même groupe familial à plusieurs mois d’intervalle, comme en quelque étrange et trouble dynamique de règlement de comptes. Admettez avec moi que tout cela est un peu curieux et que si la plus subtile des fictions ne se mêle pas à ma ballade, où est-elle alors, je vous le demande?»

Une fois de plus, la discussion se poursuit, s’allonge, s’emballe. Malgré son éloquence directe et sa faconde vieillotte et mystérieuse, la Bête du Gévaudan ne parvient pas à se débarrasser du caractère bien réel de ses multiples et diverses exactions et surtout de la fin complète de celles-ci à la mort d’un loup géant spécifique. Son problème est ni plus ni moins que l’inverse de celui du Sasquatch. Ce dernier n’était pas assez corroboré pour que la commission tranche, il n’y avait pas assez de preuves, si l’on peut dire. Ici, il y en a trop. En effet, la commission fait finalement observer qu’un premier loup géant meurt en 1765, menant à une diminution significative des attaques de la dite «bête», qu’un second meurt en 1767 et qu’alors plus rien ne se passe. On opte donc pour deux ou plusieurs grands loups ayant produit de vastes ravages sur un temps très court. En fait, on opte pour cela ou pour quelque chose d’autre, mais en tout cas pas pour une invention intégralement légendaire. La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf, Lassie et le Chat Murr concluent donc unanimement que, si la Bête du Gévaudan est une énigme, sa solide implantation dans le monde des faits n’en font pas pour autant une fiction. Face à cette frustrante conclusion, la Bête du Gévaudan s’aplatit sur le sol, sa truffe énorme entre ses pattes avant démesurées, en émettant un long grognement rauque et menaçant.

Une superbe Panthère Noire tout ce qu’il y a de plus ordinaire marche alors agilement vers les commissaires. Intellectuelle, cérébrale, sapientale, elle dit:

«Voici, je ne me présente pas ici en mon strict nom personnel, comme mes deux prédécesseurs, mais au nom de mon espèce entière, c’est-à-dire de toutes les panthères, tachetées ou noires, pour faire une déclaration simple et sans équivoque: nous n’existons pas.

— Non pas?»

s’étonne le Chat Murr en sentant frémir ses moustaches.

«Non pas!»

redit le grand félin noir au petit. Et de développer:

«Nous sommes de fait des jaguars, des couguars ou des léopards, c’est selon. Comme les notions d’hystérie, de neurasthénie, de cancer, de supernova, ou de phlogistique, la notion de panthère est hétérogène, hétéroclite et par conséquent intégralement vide de sens. Cette idée fausse est apparue suite à une mécompréhension du fait que, pour de sottes raisons génétiques, certains léopards sont noirs plutôt que tachetés. On les désigna donc indûment du nom de panthère qui se généralisa éventuellement ensuite de façon parfaitement irrationnelle, sporadique et erratique à presque tous les fauves nous ressemblant, même de loin. D’ailleurs étymologiquement panthère ne signifia jamais rien d’autre que cela : «tous les fauves»… C’est dire.»

Le Chat Murr se sent finasseur. Il susurre:

«Êtes vous si certaine que ce problème d’inexistence n’est pas tout simplement un problème de nom?»

La Panthère Noire cherche à ne pas se démonter, même si, intérieurement, ayant eu la chance d’observer les commissaires le plus longuement étant la dernière à être entendue, elle fulmine. Elle poursuit, comme si de rien était:

«J’invoque aussi la Panthère de l’héraldique. C’est un animal totémique sans existence autre que celle d’une vague silhouette féline sur un écu.»

Le Chat Murr siffle:

«Pfff. Il y a aussi des lions et des tigres en héraldique. Ils sont tout aussi vaguement esquissés et cela ne fait pas pour autant disparaître ces fauves bien réels de l’existence effective. Et les aigles perchés au bout des fanions romains ne vident pas le ciel de leurs correspondants du monde effectif. À ce train, toute représentation picturale ou sculpturale d’un animal le ferait entrer en fiction et alors, ouf, on n’en finirait plus. Non, votre subtile sagesse donne au présent problème toute sa dimension philosophique et, dans cette lumineuse perspective, mon idée nominaliste est, je le crois de plus en plus, la bonne. Vous êtes parfaitement existante mais on vous nomme mal et c’est très grave, car ce faisant on vous conceptualise mal et plus rien ne se comprend correctement dans toute une section de l’ensemble des grands fauves sauvages. En ma qualité de petit fauve domestique, je compatis pleinement à cela. Je suis donc prêt à admettre, vous concernant, un brouillage des classifications zoologiques, mais cela ne constitue pas à proprement parler de la fiction.»

La Panthère dit encore en un souffle:

«J’invoque finalement la Panthère Rose.»

Mais, vif, le Chat Murr ne mord pas:

«Tout beau, tout beau, mon amie. La Panthère Rose de Friz Freleng ce n’est pas n’importe quelle panthère, de la même façon que le Lapin Blanc de Lewis Carroll n’est pas n’importe quel lapin. Vous me forcez à me faire lapidaire, chère cousine féline. La Panthère Rose est un être de fiction. La panthère noire, non.»

Et on ferraille alors de plus belle pour une troisième fois, quoique cette fois-ci plus brièvement, plus sèchement et sans espoir réel. Car l’argument nominaliste du Chat Murr reste le plus prégnant dans les petites consciences des esprits butés de la commission. Tant et tant que, sans coup férir, la Grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf, Lassie et le Chat Murr concluent unanimement que, si la Panthère est une erreur, il reste qu’une rose reste une rose quel que soit le nom qu’elle porte et que, fleur aux pétales veloutés ou fauve noir ou tacheté, un être mal nommé ne saurait en rien constituer une fiction. La Panthère Noire fait très légèrement le dos rond sans répliquer, sa longue queue s’agite aléatoirement, ses muscles se bandent.

L’hémicycle s’enveloppe en un lourd silence de mort. Les inflexibles commissaires s’apprêtent maintenant à doucement mais fermement congédier leurs trois tristes hôtes quand subitement le Sasquatch se lève d’un coup sec. Les bras en arc, il domine involontairement toute la commission de sa gigantesque stature et dit, le souffle court :

«Mais enfin c’est tout de même un monde. Nous sommes trois monstres irréels, trois animaux semi-mythologiques, trois bêtes fantastiques à peine esquissées et voilà que nous nous voyons rudement et cavalièrement nier le statut d’êtres de fiction. Et par qui encore? Par un batracien des plus banal, un toutou sans aspérité particulière et un mistigri tout ce qu’il a de plus ordinaire. Je trouve cela quand même un peu fort à la réflexion.»

La Grenouille voulant se faire aussi grosse que le boeuf toise le Sasquatch en étranglant un coassement dédaigneux. La Bête du Gévaudan bondit alors sur ses pattes d’un geste ample et vif, en braquant la commission d’un regard vorace. Elle commente:

«Il y a force véracité en ton commentaire, Gorille. Ce n’est pas très digne d’agir de la sorte à notre endroit, toute somme faite. Il y a un manque flagrant de noblesse en ces trois décisions et mon vieux fond croquant ne saurait que s’en insurger. Holà, commissaires, animaux usuels et pense-petit, mandez nous donc encore un peu, s’il vous est loisible, vos critères de définition du statut fictif?»

La Bête du Gévaudan dresse dès lors les oreilles pour bien entendre la réponse. Ses babines frémissent bien un peu aussi, laissant entrevoir ses crocs formidables. Lassie ne se démonte pas et dit, avec un rien de condescendance dans la voix:

«Pour être indubitablement un être de fiction et joindre le Bestiaire de Fiction les trois animaux que vous êtes devraient figurer dans une oeuvre de fiction et y déployer des agissements fictifs au sens strict. Une oeuvre d’auteur serait, dans ce cas précis, éminemment préférable car elle ferait pencher sans équivoque votre fourbi de légendes et d’imprécision dans le bon sens inventif.»

Dédaignant ostentatoirement les commissaires, la Panthère Noire tourne alors la tête et s’adresse directement à la Bête du Gévaudan, en adoptant l’air absorbé des grandes illuminations savantes:

«Mais alors, mon gros loup, nous la tenons, notre affaire. Je sais sans l’ombre d’un doute que toi, moi et le grand gibbon ahuri là-bas figurons en positions hautement honorable dans un curieux petit conte tout ce qu’il y a de plus fictif qui s’intitule, justement, Trois abruptes candidatures au Bestiaire de Fiction! »

Pendant que les faciès du Sasquatch et de la Bête du Gévaudan s’illuminent en écho à la bouffée d’inspiration de la Panthère Noire, le Chat Murr apostrophe cette dernière nerveusement et siffle:

«Abruptes, pourquoi donc abruptes. Pour quelle raison torve ces candidatures doivent elles nécessairement revêtir un caractère abrupt?»

Un frisson agressif hérisse les poils du Sasquatch et de la Bête du Gévaudan dont les regards perçants et bestiaux convergent toujours vers les trois commissaires. Pour sa part, son oeil brillant comme une pépite d’or, la cérébrale Panthère Noire au pelage calme et lisse répond du tac au tac au Chat Murr, en dégainant lentement les griffes de ses pattes avant:

«Pour que la fiction en cause prenne corps, je suppose. Il va, j’en ai bien peur, falloir produire, dans tout le fatras actuel de notre verbiage et de vos arguties, un moment portant un effet abrupt de quelque nature de façon à bien se conformer au titre de ce conte, notre titre, notre conte.»

La suite se passe en un éclair. Mus par une dynamique commune cristallisée en une notion unique —abrupte— les trois monstres montent, symboliquement et concrètement, à l’assaut du corps de toutes les mesquineries vétillardes et bureaucratiques de ce triste monde banal. D’un ample geste simien, le Sasquatch saisit la Grenouille par ses deux pattes de derrière, se l’enfourne promptement entre les mâchoires et la croque d’une bouchée, comme une pomme trop verte. En un bond, la Bête du Gévaudan est sur Lassie qu’elle capture par l’échine, lance en l’air et rattrape en sa gueule puissante dans un craquement d’os et un couinement fatal de roquet trop tard corrigé. Pendant que Lassie est aussi ainsi cruellement dévoré, la Panthère Noire coince le Chat Murr en subite fuite dans un coin de l’hémicycle et joue avec lui de ses pattes douces et puissantes comme ce dernier joua jadis avec maintes souris. Fonctionnaire jusqu’au bout des moustaches, la pauvre minet proteste:

«Mais enfin, ce genre de manoeuvre est sans jurisprudence connue.»

Casuiste, byzantine, la Panthère Noire minaude cruellement dans les références livresques:

«Revoyez vos modernes, mon bon petit chat sans bottes. Nous ne faisons ici qu’inverser le mouvement narratif d’une autre fable de Lafontaine assez cruelle et fort notoire intitulée Le chat, la belette et le petit lapin. Ce n’est donc plus le juge qui croque mais bien les plaignants. C’est un retour des choses et pour le coup, je m’approprie d’office le rôle de Raminagrobis, ou bien alors est-ce celui de Grippeminaud? Concluez pour moi, mon tout petit commissaire, vous qui avez des lettres. Mais fissa fissa s’il se peut, car la vie est si brève.»

Un coup de patte supplémentaire un peu plus vif de la Panthère Noire foudroie le chat Murr qui finit lui aussi promptement gobé.

Point d’orgue. Un temps, puis…

Apaisés, tutélaires, plus que jamais fantastiques, le Sasquatch, la Bête du Gévaudan et la Panthère Noire adoptent alors la dégaine hiératique des grandes figures culturelles. Il ne se dit plus rien. On se fige dans les poses archétypiques et unidimensionnelles de circonstance. On passe doucement et sereinement en icônes. Par leurs actions plus que par leurs palabres, ces trois gargouilles vivantes sont devenues, séant et de plain pied, des êtres de fiction, évoqués en un conte en bonne et due forme, tout petit mais bien réel, rond et entier.

Et pour le coup, c’est désormais non plus à quelque vague commission vétillarde de proies faciles mais bel et bien à rien de moins qu’à l’Histoire Littéraire dans toute sa bringuebalante tonitruance et à nulle autre instance de juger de la pérennité qui résultera de tout ceci pour les trois fugitives étoiles de ce joyeux jour.

Le chat, la belette et le petit lapin (Lafontaine)

Le chat, la belette et le petit lapin (Lafontaine)

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