LA DIVERSITÉ DU MONDE (Daniel Ducharme)

Un vieux monsieur a ses habitudes, ses manies, ses tics. Et ça ne va pas s’arranger avec les années… Le monsieur en question (plus entre deux âges que vraiment vieux, pour tout dire), est un travailleur du tertiaire, fonctionnarisé, routinier et un petit peu pincé. Se sachant aussi écrivain, il observe, par le petit bout de la lorgnette, le monde qui l’entoure et il le confronte ouvertement à ses entités intérieures. Le vaste monde observé ici se retreint principalement aux transports en commun de la portion est de Montréal (Canada) et, un peu comme François Maspero dans Les Passagers du Roissy-Express, le petit monsieur nous entraîne tout en douceur dans son grand petit voyage intérieur et extérieur, de par le vaste monde restreint qui l’englobe. Sombre, crispé, sourcilleux, uniformisé en lui-même, un peu comme le perso récurrent vêtu de noir, scotome démultiplié des tableaux de René Magritte, notre narrateur observateur du monde rencontre une première phalange de monstres tournoyant en rafales: ses préjugés. Il toise les gens en faisant gicler, en son for intérieur, une petite dose insidieuse de fiel réactionnaire. Il bougonne en aparté sur les jeunes qui ont des téléphones et des ordis rutilants, les gros, les grosses, les prolos grossiers et mal fagotés, les moches, les malpropres, les nunuches de l’intellectif, qui lisent des romans nanars grand public (alors que lui, il compulse sur sa liseuse des œuvres romanesques ciselées), les tocards qui jouent des jeux vidéo couineurs et persifleurs sur leurs foutus ordinophones (alors que lui, il y écoute Bach, Bruckner ou Chostakovitch).

Puis, en cheminant, au fil des textes, avec le petit monsieur qui se confronte ainsi, assez abruptement, à la diversité du monde, on sent de plus en plus qu’il macère sapientalement dans une sorte de ferment dialectique, délétère certes, mais partiellement salvateur. Imperceptiblement, la rigidité de son regard s’assouplit, se gondole, s’effiloche, se nuance, s’alimente des petites contradictions de sa vie et de sa trajectoire. Il grappille alors matoisement des tessons de sagesse convenue qu’il reformule, tel Wittgenstein saupoudrant ses aphorismes au pied de son arbre, mais lui, c’est sur une banquette de bus ou de métro que ça se passe. L’objectif et le subjectif se touchent alors, le tout se dit, se répond, et… Et il y a moi aussi, au fond, qui ne vaut guère mieux que mes contemporains qui m’observent aussi, sans doute, d’un air indifférent. Comme eux, je prends les transports publics, les côtoie dans ces petits moments intermédiaires de la journée, sauf que moi je ne peux passer près d’eux sans les voir — et parfois même sans les observer. L’esprit à la dérive, le décodage s’opère alors tout seul, sans que je le veuille forcément. Il est fait de sensations diffuses, de préjugés, de réflexes hérités de mon histoire, de mon éducation, mais toujours conceptualisé avec retenue et prudence par respect pour l’autre, sachant qu’on n’enferme pas les gens dans des cases… Bref, je me garde bien de réduire les gens à leur mode d’apparence au monde. J’observe mais je fais intimement partie de ce que j’observe. C’est le petit choc des chocs, en quelque sorte. On ne peut alors s’empêcher de penser à une espèce de rencontre montréalaise entre la Laura Cadieux de Michel Tremblay et le jeune homme au long cou et coiffé d’un chapeau mou de Raymond Queneau.

De tableau en tableau, la caméra de Daniel Ducharme travaille dans le cru et le vif. Elle capture sobrement des moments simples, mais singulièrement expurgés de leur banalité par un sens fin de la reconfiguration dentelée d’une tension aussi récurrente qu’insidieusement autocritique. Les alternances de plans nous obligent à nous questionner sur le grand flageolement des évidences. Bon, bon, bon… exemplifions la dynamique. Sans rien trahir, donnons abstraitement le tableau type (qui est aussi la clef de lecture de ces trente-quatre textes de micro-fiction acides et incongrus). Ce jour là, le petit monsieur observateur croise son voisin, un grand escogriffe de race noire qui a, à première vue, tellement l’air d’un revendeur de drogue. Ledit escogriffe est au volant d’un gros véhicule prétentiard d’allure baraquée et belliqueuse. Tintamarre de préjugés sommaires sous le chapeau conceptuel du petit monsieur quand, pour ne rien arranger à son tourment, se manifeste alors un autre gros véhicule prétentiard d’allure baraquée et belliqueuse de marque parfaitement identique au premier mais… au volant duquel se trouve… un petit monsieur quasi-identique en morphologie physiologique et en configuration sociologique au petit monsieur narrateur qui nous écrit ces lignes. Notre auteur nous entraîne alors inexorablement au cœur de son aporie critique, devenue subitement paradoxe autocritique, de par cette saillie inattendue et acérée de la diversité du monde…

La susdite diversité du monde, c’est vous, moi, elle et lui, au quotidien, dans cette miniature gigantale qu’est l’univers urbain tertiarisé contemporain. C’est la série des vaguelettes soutenues de nos petites (in)tolérances qui, de se heurter tout partout, dans tous nos recoins de vie, avec une implacable constance, se neutralisent, tout comme ces mystérieuses ondes sonores s’annulant les unes les autres de par leur simple rencontre. Et le petit monsieur observateur et narrateur, qui percole au fond de nous tous, parle juste un peu, du fait de se raconter bien peu dans un tel monde de peu. Et ce monde, si microscopiquement diversifié, lui, eh bien il fait tellement semblant de faire du surplace qu’il finit par sourdement nous faire prendre conscience du fait que, ce faisant, il avance.

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Daniel Ducharme, La diversité du monde, Montréal, ÉLP éditeur, 2017, formats ePub ou PDF.

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