ÉMOTIONS — 10. Le souvenir (par Sinclair Dumontais)

Il y a les bons, les mauvais et les neutres. Il y a ceux qui nous viennent à l’esprit sans qu’on leur ait demandé de venir, comme le papillon qui se pose sur notre épaule, ceux qu’on appelle, souvent par nostalgie, puis ceux qu’on nous rappelle. Tantôt agréablement, tantôt pas.

Et il y a ces autres qui se plaisent à nous tromper. Tantôt ils y arrivent, tantôt moins, mais toujours ils nous plongent momentanément dans un état second : ce sont les vrais faux souvenirs.

Il est treize heures. Je m’arrête dans un petit village que je connais très peu, car je n’y suis passé que trois ou quatre fois au cours des dix dernières années. J’entre dans le premier restaurant que je vois et je commande mon repas. Pendant mon attente, deux hommes entrent en parlant très fort et en gesticulant dangereusement.  Même qu’ils s’engueulent vertement. L’un des deux vient tout près de frapper l’autre. À ce moment précis, j’ai le souvenir d’avoir été témoin de cette scène il y a quelques années. Pas d’une scène analogue : de cette même scène. Dans le même restaurant, avec les mêmes acteurs, que je reconnais, et les mêmes gestes. Même si c’est tout simplement impossible, j’ai la certitude que la scène s’est déjà déroulée, parfaitement identique, et que je ne fais que la revivre. Ça ne dure que quelques secondes, mais c’est effroyablement troublant.

Je suis dans une ville que je ne connais pas. C’est la première fois que j’y mets les pieds. La recherche d’une adresse me fait passer par de toutes petites rues. Je tourne à gauche et je m’arrête net : je suis déjà venu ici. Cette maison, là, à droite, avec sa porte bleue. La bicyclette rouillée appuyée sur son mur. L’enseigne grise et verte du cordonnier avec son lettrage à l’ancienne. En face, cette terrasse de café où quelques vieux jouent aux cartes. Et surtout, cette femme, à la fenêtre du haut, de forte taille, avec ses tresses noires, qui appelle son petit garçon qui joue dans la rue. Rien n’est plus très précis dans mon souvenir : je suis passé ici, je ne saurais dire quand, et cette femme était à la fenêtre et appelait son fils avec la même voix, la même intonation. Pourtant, c’est la première fois que je me trouve dans cette ville.

Ces souvenirs sont d’autant plus troublants qu’ils sont aussi vrais que faux tellement l’illusion est parfaite. Chaque fois, c’est l’impression de revivre ce que je n’ai pas vécu la première. Souvent là où je n’ai jamais mis les pieds.

Il m’est impossible d’y croire et pourtant j’y crois. Ça ne dure qu’un instant, deux ou trois secondes, mais chaque fois, ce que je vois se superpose si parfaitement à ce que je n’ai pas vu antérieurement que j’en reste figé. Coup sur coup, cette photographie me hante durant quelques jours. J’y repense le soir, en posant ma tête sur l’oreiller. Comment puis-je m’être rappelé ce lieu que je ne connaissais pas ? Comment ce qui s’y passait pouvait-il s’y passer une seconde fois, de manière identique, au moment même où je n’y repassais pas ?

 

 

 

 

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