ÉMOTIONS — 25. Le flair (par Sinclair Dumontais)

Au sens propre, c’est la reconnaissance de ce qui est. Au sens figuré, c’est son anticipation.

La différence n’est pas que temporelle : si le premier ne fait que vous éviter d’avoir l’air un peu con (sentir le parfum de la fraise devant un sorbet à la framboise), le deuxième peut vous couvrir d’éloges (vous avez su flairer le danger) ou engendrer une vive jalousie (vous avez su flairer la bonne affaire). C’est selon. Et en utilisant le premier dans le contexte du second, on dira « ça sent bon » ou « ça sent mauvais » si c’est de bon ou de mauvais augure.

Amusant, certes, mais c’est un tout autre flair qui me fascine. C’est ce moment précis où vous êtes non seulement certain, mais persuadé que quelque chose est sur le point de se produire. Quoi ? Vous n’en savez rien, strictement rien, car rien ne suggère que quelque chose va se produire, mais ce quelque chose est tout de même tellement imminent qu’il est impossible qu’il ne se passe rien.

La dernière fois, c’était dans un centre commercial. J’étais assis sur l’un de ces bancs qu’ils mettent au milieu de l’allée pour que les vieilles dames puissent s’asseoir un peu pour reposer leurs jambes entre la pharmacie et la boutique de mode. De ma place, je voyais passer des gens de tous âges avec des sacs identifiés aux boutiques d’où ils venaient. Il y avait des parents avec leurs enfants, bien sûr. Puis des ados en troupeau. Puis des personnes seules. Devant moi, c’était un restaurant  à la cuisine douteuse, mais néanmoins bondé.

Il se passait tout, mais il ne se passait rien tellement c’était commun, prévisible. C’était un mardi et ç’aurait pu être un jeudi. C’était le matin et ç’aurait pu être l’après-midi. En fait, la scène était identique à celle que j’avais vue deux semaines auparavant, quand j’étais venu acheter une paire de chaussures. D’ailleurs, les personnes qui étaient là étaient peut-être les mêmes. Qui sait. Si je revenais ici deux semaines plus tard, elles revenaient peut-être elles aussi deux semaines plus tard.

Il ne se passait rien, donc. Tellement rien que j’ai eu ce flair qu’il se passerait quelque chose. Quoi ? Aucune idée. Et plus vlan ! C’est arrivé. Un homme est passé sur un petit véhicule avec des brosses en dessous. Derrière lui, il laissait un plancher un peu luisant parce qu’un minuscule jet d’eau giclait vers le bas devant ses brosses.

Ç’aurait pu être autre chose, ce quelque chose qui allait se produire. Un garçon de dix ans qui passe en courant parce qu’il a piqué un appareil photo. Un enfant qui tombe de sa poussette et qui se casse deux dents sur les dalles de céramique. Un couple qui règle ses problèmes en public, comme s’ils étaient dans leur salon. N’importe quoi ! Mais qu’importe quoi : j’avais eu ce flair que quelque chose se produirait.

Personne ne m’a couvert d’éloges, personne ne m’a jalousé d’avoir eu ce flair qu’il se passerait quelque chose. Normal, car si plusieurs ont vu passer ce véhicule qui lavait le plancher, je suis probablement le seul à avoir remarqué qu’il créait un événement là où il ne se passe généralement rien.

 

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