PAPY, LE PEINTRE AMOUREUX par Claudy, l’écrivain en émergence

Épuré dans sa forme, le tableau s’élève à la verticale et sa principale constituante est un trait large et ondoyant, bleuté sur fond presque blanc, qui part à gauche, dans sa partie inférieure, atteint un premier pic avant de redescendre vers le centre, là où il part en épingle pour remonter immédiatement vers le sommet. Puis il emprunte une trajectoire à nouveau descendante et va s’échouer dans le coin inférieur droit, sous la signature de l’artiste.

Sous l’épingle centrale, le peintre a ajouté un autre trait formant un triangle inversé aux côtés rebondis. À première vue, l’ensemble suggère un visage souriant (d’autres y verront un couple ou encore une poitrine dénudée). On croit même y percevoir, sous une paire d’yeux ronds comme des billes, une bouche riant à gorge déployée. À moins qu’il ne s’agisse d’une toute autre chose.
(p. 127)

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Vous venez de lire la description du tableau intitulé Désir, que vous voyez ici en frontispice, et qui sert de page couverture à l’ouvrage Papy, le peintre amoureux, du journaliste Claude Desjardins. L’ouvrage procède, tout en finesse et sobriété, à la douce mythologisation de Papy (Clément Gravel, né en 1924) comme artiste peintre brut, ou naïf, ayant enclenché une tumultueuse production picturale au moment d’entrer dans la portion nonagénaire de sa riche existence. De fait, l’âge ne devrait jamais être considéré comme un frein à l’expression d’un talent qui s’est révélé sur le tard ou que l’on refoulait par manque d’audace (p. 153).

En conformité avec la mythologisation en cours de stabilisation, l’épouse de Clément Gravel, Pauline Picard, (1930-2016), tombe malade et agonise tout doucement. Devant le désespoir tangible de ce conjoint de soixante années de mariage qu’elle connait si bien, elle lui fait cadeau de canevas, de brosses et de boites de couleur et là, tout démarre. Monsieur Gravel va retontir au Centre Hospitalier de l’Université Laval (CHUL) avec un nouveau tableau par jour et ce, jusqu’à la disparition de sa bien-aimée. Elle est censée avoir été le déclencheur fondamental de l’acte artistique. Elle lui aurait tendu une guitare ou une flûte à bec, c’est plutôt un musicien qui se serait pointé au CHUL, chaque matin, pour lui jouer ou lui chanter la dernière aubade composée durant la nuit. Et c’eût été tout à fait logique, puisque Clément chante diablement bien. Même que la possibilité d’embrasser une carrière lyrique s’était jadis offerte à lui (p. 35). On nous raconte donc que ce vénérable monsieur, un petit peu chanteur, un petit peu conteur, mais pas tellement peintre pour autant, aurait embrassé l’art pictural sous l’impulsion de la force pure de l’amour. Pour chaque tableau, l’espoir d’un sourire. Il ne peindra jamais pour aucune autre raison que celle-là, sinon pour entretenir une sorte de conversation intime et absolument exclusive avec sa bien-aimée (p. 25). Un nouveau mythe artistique est né.

Graduellement, la plume limpide et magnifiquement tempérée de Claude Desjardins va nous faire entrer dans le cheminement de vie de Clément Gravel, dit Papy. Cela se fait suite à un ensemble d’entretiens (non colligés dans l’ouvrage) que Claude Desjardins rééquilibre délicatement, en raccordant les propos de monsieur Gravel avec le factuel. Ainsi, par exemple, pour faire référence à une toute éventuelle absence de diplômes et de formation qui le caractériserait, monsieur Gravel se qualifie lui-même de sans-papier. Le discret rajustement journalistique ne tarde pas. C’est ainsi que se désignait Clément Gravel qui, à l’exception du Séminaire de Chicoutimi et de l’Université Laval (où il obtiendra tout de même, en 1974, un certificat en Photo-interprétation du territoire forestier et en Photogrammétrie forestière), avait néanmoins obtenu un diplôme émis par toutes les institutions qu’il avait fréquentées: l’Académie commerciale de Chicoutimi, l’École d’agriculture de Chicoutimi, L’École supérieure d’agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière (certificat en aviculture), l’École des arts et métiers de Chicoutimi (certificat en menuiserie), l’École de foresterie de Duchesnay, l’École Polytechnique de Montréal (certificat en prospection) (p. 120). En un mot: sans-papier, oui mais…

De fait, Clément Gravel dit Papy n’est pas tombé de la dernière ondée, réelle ou provoquée. Il est un enfant (un enfant terrible, admettons-le) d’une bonne famille de la gentry de Chicoutimi. Armand Gravel (le père de Clément) était un architecte réputé. On lui doit notamment la Cathédrale de Chicoutimi (dont il a conçu les plans avec son associé Alfred Lamontagne), inaugurée en 1922, mais aussi plusieurs églises et bâtiments religieux. Des écoles aussi (p. 42). Les figures du père (Armand Gravel, donc) et du beau-père (Joseph-Wilfrid Picard, un brasseur d’affaires) ne seront pas faciles à manœuvrer, pour Clément Gravel. C’est un petit toffe, en fait. Pour la vie académique c’est peut-être un peu un papillon. Clément Gravel est ainsi fait: pour autant qu’il le décide, une chose prend fin et une autre commence (p. 83). Mais pour la vie sociale, alors là, monsieur Gravel, c’est tout simplement Astérix. Pas le plus grand ou le plus gros de la tribu gauloise mais futé comme un renard et, surtout, toujours partant pour une bonne bagarre. On parle ici de vraies bagarres, hein, de bagarres littérales, à grand coups de poings sur la gueule.

Trublion social de bonne famille, monsieur Gravel jette, au soir de ses jours, un regard un rien boudeur sur sa vie professionnelle, maritale et paternelle en dents de scie. Mais peut-être se juge-t-il trop sévèrement. Si la paternité lui est d’abord apparue comme un concept somme toute singulier, une bête difficile à apprivoiser, on sait que la relation avec ses enfants demeure des plus chaleureuses et que l’amour circule dans les deux sens (pp 99-100). Bien entouré, par une famille tricotée serrée et qui pose un œil acéré sur son tout nouveau cheminement d’artiste, monsieur Gravel n’a pas toujours bénéficié d’un tel encadrement émotionnel et familial. Il fut longtemps l’homme des grandes solitudes nordiques. Sa trajectoire de garde forestier ostensible et de discret mercenaire du grand nord s’est fort souvent déployée loin, très loin de son univers familial et marital. Je ne vais certainement pas vous résumer ça ici, ce serait trahir le plaisir de lecture et votre rencontre avec la plume à la fois fluide, lisible et intelligemment documentée de Claude Desjardins. Une portion importante de cet ouvrage passionnant nous donne à découvrir des segments insolites et pourtant fort importants de l’histoire forestière du Québec. Sur certains points, en certains espaces, on a un peu l’impression de lire du Jack London. La rencontre bien dosée entre les données d’entretien (Gravel) et l’écriture livresque (Desjardins) livre les moments les plus heureux d’un superbe univers de lecture.

Le feu réchauffe alors la roche, ce qui vous assure une chaleur enveloppante. Ne reste plus qu’à s’y adosser. Voilà comment on survit au froid boréal, si l’on est contraint de passer la nuit dehors. C’est toujours bon à savoir. Ça et la bonne façon d’utiliser les pichous, ces mocassins en cuir d’orignal qu’on trempait dans l’eau pour les faire geler, la glace faisant alors office d’isolant.

«Avec ça, atteste Clément, on n’avait jamais froid aux pieds. Ce sont les Indiens qui m’ont montré ça».  
(p. 81)

Cet environnement forestier, nordique et grandiose est aussi, par contre, un univers très gars. Pauline, l’objet d’amour, dont on nous relate par le menu la rencontre et les épousailles (incluant les rapports de force en dégradés subtils avec la belle-famille) reste quand-même, malgré tous les efforts louables du tandem Gravel-Desjardins, mystérieuse, insaisissable et lointaine. On ne découvre cette femme cruciale que dans la version des gars… Bon elle est décédée, on ne peut donc pas faire entendre sa voix en direct, comme celle de Papy. Sauf que notre journaliste aguerri de Claudy ne nie pas l’existence de certaines sources écrites concernant Pauline. La douce Pénélope de notre bon Ulysse des forêts a laissé du discours. À des kilomètres et des kilomètres de là, Pauline vivait cet éloignement en tenant un journal intime, dans lequel elle consignait les événements de la dernière journée tout autant que les tendres pensées qu’elle éprouvait pour son homme. Dans la forêt, quand il n’était pas assis devant un feu au cœur de la nuit opaque, Clément faisait de même. À son retour, les deux amoureux échangeaient leur journal. L’absence était conjurée. Ils ne s’étaient jamais quittés (p. 80). On n’aurait pas désapprouvé de mettre un petit peu notre nez dans cette documentation, mise en forme de cette voix féminine que l’on nous donne comme se trouvant à l’épicentre de toute la présente aventure artistique. Cela n’arrive pas. La seule caméra qui nous livrera les faits et gestes de Pauline, ce sera celle de Clément Gravel… pour le meilleur et pour le pire. Par exemple, quand il nous parle de Pauline, il le fait très souvent depuis la position de l’observateur. Il nous la dépeint en mouvement, il la place dans un décor précis, toujours à distance, en se donnant le meilleur fauteuil pour la regarder, l’admirer et l’aimer dans tout ce qu’elle fait et dans tout ce qu’elle est. Même ce qu’elle dit lui parvient dans une sorte de babillage dont la musique a tôt fait de l’envoûter (p. 161). Il faut dire la chose comme elle est. Pauline reste un petit peu le continent noir dans toute cette entreprise méthodique de biographie approuvée et autorisée.

Et la peinture, dans tout ça? Encore une fois, il faut faire attention de ne pas trop se laisser emporter par un lyrisme mytholâtre bien débordant et pas assez incisif. On voudrait que Papy, le peintre amoureux, ait découvert la peinture intégralement et subitement, sur ses vieux jours. Or, en regardant attentivement les vingt-deux reproductions de tableaux figurant dans cet ouvrage qui, malgré son relativement petit format, (vingt-deux centimètres sur quatorze) est superbement illustré et édité, le peintre Claude Bolduc me disait: ce peintre a déjà vu des tableaux, c’est pas possible autrement. Cela se raccorde fort bien avec de mystérieuses soirées bien arrosées chez le peintre Arthur Villeneuve… soirées qu’on nous rapporte fugitivement comme étant survenues dans les années 1950 et dont monsieur Gravel dira, de façon toute sibylline: «On peinturait sa maison» (p. 137). Quand on sait que la maison de ce susdit peintre prolifique, à la fois inclassable et capital, fut rien de moins que son principal chef-d’œuvre pictural, on se dit quand même que tout ne nous a pas encore été explicitement raconté, au sujet de l’héritage pictural pré-Papy de monsieur Clément Gravel. Le facteur architectural joue aussi, crucialement. Le fils d’un éminent architecte (avec lequel le rapport de force et la fascination mutuelle furent permanents, à ce qu’on nous rapporte) a certainement bien souvent vu son vieux dans l’officine, en train de… dessiner. D’où une forte possibilité d’acquisition d’un savoir-faire par habitus. Pour tout dire, mon modeste avis sur tout ceci est que Pauline n’a pas choisi d’offrir à l’homme du jour du matériel de peintre… euh… disons… fortuitement.

Mais, bon, passons sur ceci. De toute façon, le travail textuel de Claude Desjardins ne se restreint pas à la mise en place du personnage du peintre. Il partage avec nous son regard sur les tableaux eux-mêmes. Comme toujours, chacun y voit ce qu’il veut bien voir. Cela importe peu (p. 143), nous susurrent, en stéréo, messieurs Gravel et Desjardins. Mais l’écrivain nous donne ici à voir les toiles, par les descriptions qu’il en livre. Mentionnons le texte que je place ici en exergue, juste sous le tableau qu’il décrit. Je pense aussi, par exemple, à la description textuelle du tableau L’Homme de la lune (p. 36). Et à bien d’autres encore. Deux exemples. Au sujet d’une meute de loups peinte marchant à la queue leu leu, bien à l’intérieur d’un des quelques tableaux portant le titre Ensemble, Claude Desjardins nous en explique le symbolisme (et, de ce fait, se mouille un peu, en herméneutique):

Arrivant à sa hauteur, sur la gauche, l’un des louvards semble même vouloir se faire remarquer, du moins cherche-t-il à démontrer quelque aptitude nouvellement acquise, à se faire valoir auprès du chef de file. À moins que ce ne soit plutôt la cheffe de meute? Au jeu des suppositions, tout est permis.
(p. 98)

Sur un autre tableau, c’est la séculaire problématique de l’abstraction qui, lancinante, refait encore surface, bien molle sur ses guibolles, comme d’habitude:

Après, on peut observer ce qui nous chante. La tête d’une femme aux cheveux enrubannés ou encore celle d’un félin, en plein cœur, forgée dans une matière blanche, grise et verte, les tableaux de Papy grouillent de tous ces éléments qu’il se surprend lui-même à découvrir quand il s’assoit, après coup, pour les observer.

«Quand on regarde mes tableaux, ils se révèlent» se plait-il d’ailleurs à répéter.

On peut y voir tout ce qui nous rassure en nous ramenant au concret, celui-là est néanmoins extrait d’une matière totalement abstraite, une émotion pure et intense, depuis longtemps contenue.
(p. 26)

Quand Claude Desjardins parle de peinture ici, il ne le fait pas trop en critique d’art mais plus en simple regardeur. Et c’est parfaitement rafraichissant. Papy peint spontanément. Claudy commente. Claudy écoute attentivement et… Papy lui parle ouvertement du 10% de sa vie qu’il livre ici. C’est un homme franc et direct qui n’aime pas que les choses prennent une tournure compliquée. Heureusement, son vocabulaire s’est développé, il a appris à garder ses poings dans ses poches et, en revanche, à décocher des formules concises qui dissipent l’équivoque (p. 54). On en arrive donc au texte. Car la rencontre ici se joue entre deux hommes du Logos, en fin de compte. Monsieur Gravel est en plein contrôle de son éloquence. C’est qu’il a toujours cultivé ce sens de la formule. Toute sa vie, il a cueilli ici et là des pensées qu’il a fait siennes et qu’il s’est plu à répéter chaque fois que la porte s’ouvrait sur un espace de sagesse. Il aime par-dessus tout l’effet que procure un bon mot, une phrase joliment tournée (p. 148). Fugitivement, mais indubitablement, sous la plume de Claude Desjardins, des moments d’analyse textuelle se font jour. J’en veux, pour exemple, cette savoureuse micro-analyse du genre histoire de chasse, genre au sein duquel Monsieur Gravel est particulièrement disert:

Et, bien qu’elles se ressemblent toutes (une bête est pistée, talonnée puis finalement abattue), chaque histoire de chasse a sa propre aura, une couleur unique, une structure anecdotique qui lui confère sa propre singularité.

Celui qui la rapporte se donne alors une posture de conteur et prend bien soin de l’enrober de la saveur du moment, de la situer dans un décor précis, à un certain moment du jour, et d’en détailler les éléments avec une précision quasi photographique.
(p. 114)

Que vive la merveilleuse force des croûtes (qui, dans mon lexique à moi, n’est aucunement un mot péjoratif) surtout quand elle ne nous fait pas oublier les fureurs passionnelles du babillage (sur ce mot-ci, même commentaire). Moi, perso, ma découverte ici, c’est surtout la superbe plume de Claude Desjardins qui me la livre. On a ici un scripteur en prose qui, même sur un sujet relativement convenu, procède à un dosage parfaitement équilibré et harmonieux des versions écrites et orales de la documentation qu’il domine, sans lourdeur aucune. On a ici rien de moins qu’un écrivain en émergence qui tient bien en main la distinction entre la réalité et la fiction.

Je me sens fin prêt pour le second ouvrage. J’aimerais bien un roman, tiens. Cela nous ferait un journaliste romancier de plus… et un fichu de bon.

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Claude Desjardins, Papy, le peintre amoureux, Les Éditions de l’Ours qui dort, 2020, 168 p.

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