LE MURMURE DES PAGES — RECUEIL DE NOUVELLES (quatorze auteurs et autrices)

Murmure des pages

YSENGRIMUS — Comprendre la nouvelle, l’explorer, la problématiser. Rien de mieux, pour cultiver une telle aventure intellective, que de s’imprégner de la quarantaine de textes de quatorze auteurs et autrices différents, tous distincts, tous précis, tous sereinement tributaires de leurs théories implicites en matière de narration courte et de miniature en prose. Dans l’ouvrage collectif présent, une prédilection marquée est donnée à la vie ordinaire, aux circonstances concrètes, au précis figuratif en style réaliste (en restant soigneusement prudent face à cette délimitation de genre, parfois un petit peu traitresse). Et, bon, au sujet de l’évocation, en fiction, de la vie de tous les jours, eh bien, tout ce beau monde y est allé de son petit exergue de prestige. Voici le mien. Tous les arts contribuent au plus grand de tous les arts, l’art de vivre (Bertolt Brecht, Petit organon pour le théâtre). Goûtons l’allusion subtile… Et, justement, vivons. Et aussi lisons. Dans l’ordre de présentation et, surtout, sans jamais faire flamber le boisseau, vesser fétide ou vendre la mèche…

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RUTH BENCHETRIT (quatre textes). Un style sobre, équilibré. Les thèmes sont à la fois intimistes et convainquants. Ils puisent maximalement, et avec bonheur, dans les replis de la vie ordinaire. L’autrice sait parfaitement installer une atmosphère. Cela capte l’attention pour les bonnes raisons. Une sensualité à la fois diffuse et sentie se manifeste dans le traitement. De l’écriture femme à son meilleur et une intendance des émotions à la fois bien tempérée et sincère. Tendance accusée à utiliser le texte à chute, un procédé qui pourtant, contrairement à une croyance tenace, n’est tout simplement pas une obligation, dans la nouvelle. Un des textes fait penser à Edgar Allan Poe, ce qui est un compliment.

GINETTE BERNARD SAINT-PIERRE (deux textes). Une tonalité légèrement archaïque et un style de mémorialiste. Une écriture réaliste, figurative et installant une narration épique (au sens brechtien du terme). Une légère utilisation, au demeurant parfaitement adéquate, de mots régionaux, maringouin (nos gros moustiques lacustres), espadrilles (pour des chaussures de sport, pas les espadrilles françaises aux semelles de corde), suisse (remarque pour nos amis français: les petits suisses du premier récit ne sont pas des fromages mais des tamias). La madeleine, c’est l’écriture du souvenir. Les bons souvenirs, les moins bons souvenirs. Des effets de surprise efficaces et satisfaisants. Moins des chutes comme telles que des manières de dilemmes sur la compréhension des faits et du monde.

HÉLÈNA COURTEAU (deux textes). Un style somptuaire, subtil et bien dominé. La formulation est recherchée mais sans excès. Le traitement est solide et adroit dans l’art délicat d’installer une atmosphère. Une écriture de ton moderne, très libre dans ses évocations et peu liée par les contraintes du genre nouvelle ou même du genre texte en prose. Les relectures ouvrent de nouveaux horizons de réflexion car on a ici du texte à perspective. Dominante intimiste dans l’évocation. La narratrice est un personnage cultivé, gorgé d’un héritage artistique dont elle cultive les implicites dans une connivence ouverte avec ses lecteurs. Un thème-force ressort, celui de la duplicité masculine et du déclin de sa stature traditionnelle.

MARTINE GAUDAIRE (six textes). On a ici ce qu’il convient d’appeler des miniatures en prose. Ces six récits montrent de façon très satisfaisante ce que peut faire le texte court quand il est adéquatement dominé. Le style est sobre, précis, sans fioriture. Et on arrive à cerner ici quelque chose comme une psychologie des personnages… mais le tout, sur un mouchoir de poche. Thème exclusif: l’ouverture et la fermeture des relations de couple. De l’astuce tissée de gros fil pour susciter la rencontre, jusqu’à l’installation pernicieuse et insidieuse de l’indifférence ordinaire, quand le dialogue de couple se ramène à cette ligne de Jethro Tull: My words but a whisper, your deafness a shout…

LISE GINGRAS (deux textes). Déploiement simple et net du récit. Une précision sociologique et ethnologique habite ces textes figuratifs. La protagoniste évolue, caméra textuelle sur l’épaule, dans l’univers sans surprise immédiate d’une vie sociale ordinaire, pourtant sous-tendue d’implicites terribles. La lutte constante et durable contre les douleurs enfouies émanant d’un héritage largement contraint et incontrôlé rencontre le face-à-face avec l’activité ordinaire et le déploiement tout simple des sentiments. La protagoniste ne cherche pas, elle trouve. Ses douleurs, ses esquintes, ses cicatrices ne disparaitront pas. Ses lancinances déploieront leurs insidieuses récurrences. Mais, ici, le texte s’alloue une pause. La vie prend un bol d’air frais, soit prévu, soit inattendu, soit un petit peu des deux.

ALAIN GRAVEL (deux textes). Les abstractions d’une situation dramatique. Ici, le mouvement du texte marque une solide pause de rythme. La dimension narrative recule un peu devant la facette descriptive. On campe à mi-chemin entre le micro-récit et le micro-essai. Il y a quelque chose de parfaitement incongru et inimitable dans ces développements. Ils vous saisissent. La dimension allégorique de ces petits exposés jubile. La surcharge intertextuelle y est à la fois dense, compacte et superbement dominée. Tout est renvoi, symbole, allusion. Du nano-roman philosophique. Et de la critique sociale fondamentale, en veux-tu, en voilà. La combustion est latente dans la matière inflammable. C’est peut-être pas le retour du phlogiston mais ça fait penser, incontestablement.

LISE HOULE (quatre textes). Un style sobre, limpide, précis. Un sens naturel de la disposition des éléments descriptifs permettant de méthodiquement installer le récit qui, lui, roule bien. Ici, les hommes sont à l’honneur. Quatre personnages masculins distincts évoluent dans quatre situations ordinaires dont le caractère subtilement insolite n’est en rien forcé. Le premier texte est un bel exemple de narration en diapositives. La vie entière du personnage se déroule sous nos yeux, en quelques petites vignettes qui claquent. Les trois autres récits configurent du micro-situationnel. Le sens de la chute y est discret et heureux. Une bonne capture des angoisses et des déceptions masculines, qui sont souvent petites, ordinaires, obsessives et peu renseignées.

HÉLÈNE LAMARRE (quatre textes). Un style précis, à la fois élégant et laconique. Une intensité soutenue dans la formulation des sentiments ordinaires. Le texte court opère ici comme procédé sciemment allusif. Il serait possible d’élaborer un roman entier sur les synthèses fictionnelles établies ici. Ces petits récits valent en eux-mêmes et en même temps ils fonctionneraient comme synopsis ou encore premier chapitre de textes plus grands qui mordent à pleine dents dans du fictionnel encore à naitre. Des protagonistes féminines et le florilège des mystères qui les intéressent. Amour, bonne fortune, tragédies mystérieuses, motivations d’héritages secrets, fraternité, sororité, maternité. Il y a une romancière qui émerge, dans tous ces dispositifs allusifs. Et maintenant, action!

LORRAINE LAPOINTE (deux textes). Les franco-ontariens débarquent, avec leur lancinante et insidieuse conscience malheureuse. La langue vernaculaire débarque avec eux. La rage aussi. Il était quand même temps que l’on se mette à baptêmer un petit peu, par ici. Les deux récits présentés ici se passent à Toronto (où j’ai personnellement vécu vingt ans). La douleur et la frustration du francophone marginalisé est très bien rendue. La folie aussi, la détresse. Alternance très tremblayenne de français (dans les descriptions et la narration) et de joual (dans les dialogues). Ces récits n’ont pas les cheveux pleins de mensonges. Ils disent et crient comme il faut les dire et les crier, la condition de la femme minorisée.

NOËLLA LEBLANC (deux textes). Les africains débarquent. La première nouvelle se passe au Sénégal. Je vais décacheter les mots… On assiste à la duperie implicite d’une vie de jeune fille. Rencontre en harmonique de la tradition et de la modernité. Une vipère finira par passer, traversant le village. Une écriture lisse et sobre, où se manifeste un solide sens de la synthèse, nous dépeint la genèse ordinaire et fatale d’une émigration. Plus instructif que bien des traités de sociologie. Les rêves s’éparpillent. Le second texte est un crescendo, synthétique et lissé, lui aussi. Tout va bien jusqu’à ce que… Le texte à chute continue d’imposer sa sourde loi, pour le meilleur et pour le pire.

ANDRÉ LEDOUX (deux textes). Le maintien en force du texte à chute. Ceux et celles qui considèrent que la fonction du récit court est de faire sursauter seront servi. Ceux qui affectionnent le Tout va bien jusqu’à ce que… en auront pour leur argent. Thème principal de ces deux développements: la duplicité véreuse du grand professionnel masculin. L’aigrefin en cravate se faisant cravater. Le professionnalisme n’a pas d’heure. Visiblement, par moments, il n’a pas trop de morale non plus. L’envers des décors de salons chics et de sites de vacances paradisiaques peuvent s’avérer parfaitement fétides. Il y a donc lieu de se demander, en dialectique, si le récit-surprise est finalement… si surprenant que ça.

DENIS MORIN (deux textes). L’Afrique derechef. On ne se bat pas contre les esprits qui viennent nous visiter sous la forme d’un animal. On retrouve le thème de l’émigration contrainte, dans l’ambiance semi-fantastique d’un récit de l’enfance. On retrouve aussi le réalisme mystérieux et quasi-onirique du cheminement laborieux d’un migrant en transit vers Lampedusa (Italie). Afrique saharienne ou péri-saharienne (Égypte, Libye, Tunisie), les raisons pour lesquelles on te quitte sont toujours douloureuses. Ici, un style précis et documenté accompagne la sagesse sobre et directe du scripteur occidental, finement conscient des aléas de son ethnocentrisme involontaire. Cibler l’Angleterre à cause des chansons des Beatles, compléter un micro-récit au crayon à mine. Oh, que tout se rejoint.

GUYLAINE OUELLET (six textes). Un thème singulièrement original traverse la moitié de ces miniatures en prose: l’emprunt partiel d’identité. Une femme achète la veste d’une autre et est prise pour elle, une femme hérite de l’instrument de musique d’un voisin et se met au crincrin, un poète devient le maitre du chien de l’homme qui lui a sauvé la vie. Une imagination scénarique acérée et un sens effectif de la surprise, de la vraie bonne surprise de péripétie (pas de la chute convenue et facile) traverse ces six récits. Chercher un bout de papier, recevoir un cadeau inattendu. Tout devient prétexte à concentrer, en accéléré, les vives complexités des replis de nos vies. Exquis.

MARIETTE THÉBERGE (deux textes). Style précis et synthétique. Une toute petite touche de surnaturel. Un moins que rien d’inquiétude. Un ange passe. C’est le moment de faire le lien entre le récit court et la caméra vidéo ordinaire. Le récit s’amorce, la caméra s’allume. La caméra s’éteint, le récit se termine. Rien d’abrupt, pas d’avalanche, pas de dégringolade, juste quelque chose comme une tranche de vie. Trois amies passent de belles vacances qui changeront la vie de l‘une d’entre elles. Une petite fille se promène dans une forêt. Exister et s’en aviser. Tout n’est pas fatalement scénarisé par un moi-je. Il y a parfois aussi juste la vie. Ces deux textes nous le rappellent.

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L’ouvrage comporte 42 textes de fiction courts (pp 11-170), un avant-propos (pp 9-10) et des remerciements (p. 175) de Ruth Benchétrit, coordonnatrice du projet, une table des matières (pp 178-179), une courte notice biographique pour chaque auteur et autrice (pp 171-174), une galerie de photos des auteurs et des autrices (pp 176-177). L’ouvrage est agrémenté de 17 citations d’exergue.

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Ruth Benchétrit et alii, Le murmure des pages – Recueil de nouvelles, Éditions Le Baladin, 179 p.

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