Un homme particulier (Hélèna Courteau)

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—Je m’appelle Rosalie. Oui Rosalie Dubon. J’ai dix-huit ans. Oui. J’habite le village. J’étudie au Musée vous savez.
Pas de questions sur mon occupation… J’en suis plutôt fière pourtant. Allez concentre-toi Rosa. Surtout réfrène le fou-rire qui monte, me dis-je. Devant moi, le jeune détective aux verres fumés se croit dans un film américain.

— Quand j’étais petite… Avec ma mère… Seulement ma mère, moi et mon petit frère… Depuis toujours… Oui… De père inconnu… Souribel Dubon… c’est ma mère… oui… Au village dans la vallée… Un petit jardin.

Mais quittons ce triste commissariat de l’Afrique de l’Ouest où Rosalie se fait interroger et retrouvons-la, enfant devant la hutte de Souribel.

Sous le porche, maman Souribel écosse des pois avec sa petite fille.

Le manguier fleurit doucement devant elles. Les fruits seront cueillis en juillet. Ça c’est quand il n’y a pas la sirène qui oblige les villageois au confinement à l’intérieur des huttes durant des jours. Dans le noir, sans bruit, j’ai appris un nouveau jeu. Avec l’argile de la fabrique de briques, je modèle des figurines. Toute la journée et même la nuit, elles vivent des aventures de l’autre côté de la forêt. Jusqu’à mon sommeil en fait. Mon frère n’est pas encore né.

À l’aube, je saute de mon lit à celui de ma mère pour m’enrouler dans son châle. Les yeux mi-clos, pour tromper la faim, je rêve d’une mangue bien juteuse. Du carreau, Je regarde les voisines ouvrir avec précaution le loquet de la clôture des jardins.

Ce matin-là, toutes les mangues avaient disparue, il ne restaient que les vieux fruits pourris qui jonchaient le sol et deux ou trois fixées si haut que j’ai préféré attendre qu’ils tombent. Quand j’ai voulu alerter le quartier de l’événement, j’ai rencontré des visages embarrassés. Seul Mamadou-Légaré partageait ma colère. Tant pis. Plus tard, bien plus tard, j’ai compris que les gens acceptaient le pillage comme un moindre mal, un genre d’impôt forcé.

 

L’ami de ma mère

De temps en temps, un ami de ma mère apparaissait par enchantement dans le jardin donnant une impression illicite à sa visite. Une conversation animée s’engageait alors entre lui et Souribel.

Je trépignais de joie lorsqu’il nous invitait à monter dans sa vieille Jeep pour aller au cinéma en plein air. Je venais de fêter mes huit ans lorsqu’il a demandé la permission à maman de m’initier à la chasse aux petits gibiers. C’est là que j’ai appris à connaître monsieur Aliou. Généreux et jovial, il me tenait comme unique public, attentive et vigilante à ne rien manquer des anecdotes aux chutes inattendues. Son métier l’amenait à dépasser les frontières du pays tout en rencontrant des tas de gens. Avec sa femme, Il demeurait dans une grande maison peuplée d’enfants à deux heures de route de notre village.

—Maman, tu sais que monsieur Aliou est un griot?

—Je n’ai pas de temps pour ça chérie.

—Il est invité aux fêtes et aux mariages. J’interroge ma mère du regard. Son métier, tu le connais?

—Il travaille pour le gouvernement.

Elle est soudainement empressée de partir, prétextant un rendez-vous urgent avec les ouvrières du potager collectif. En me tournant le dos, elle annonce, comme on se penche vers un fruit échappé, que notre visiteur est un membre des volontaires de la sécurité nationale. Un milicien.

*

Plus la révolution prenait de l’ampleur, plus les visites d’Aliou se rapprochaient. La sirène du confinement des maisons s’était tue.

Monsieur Aliou me prend à part.

—Les tournées, c’est fini pour moi tout ça. Le voyage immobile me convient. Désormais je demeure avec ta mère, le petit frère et toi ma belle. On garde le secret? C’est important.

Quelques chaises sont placées en cercle. À son appel, petit frère et moi prenons place. Les yeux du griot nous dardent de ses rayons noirs. Sur un ton plus bas, il présente des personnages bons et méchants. Si j’ai bien compris, les méchants esprits se transforment en gentils jardiniers et les bons soldats deviennent des serpents venimeux.

Les saisons ont passé et le temps des classes est revenu. Ma formation en restauration de sculpture demande des déplacements de plusieurs heures soir et matin. J’en profite pour m’imprégner des livres suggérés par Aliou. Le griot m’accompagne studieusement dans mes études. Le soir, lorsqu’il déclame les récits historiques, c’est ses mains que je regarde. Elles virevoltent, comme de grands oiseaux emportant les mots au-dessus du jardin.

Ses longs doigts, ses yeux légèrement bridés sont les miens.

Sur le chemin du retour de la ville, des feux brillaient derrière les barricades, les files de voitures s’allongeaient jusqu’à l’horizon. C’est à pieds et en silence que j’ai poursuivi mon chemin.

 

Aliou est parti.

Aliou m’a donné ses derniers mois en héritage. Je n’excuse pas sa vie passée; les exactions, les sévices auprès des petites commerçantes, des fermiers… Ses frères d’arme ont volé nos fruits. Ils ont étendu un climat d’épouvante dans le pays.

Hier, je l’ai caché sous mon lit le temps que les cendres redescendent. Les bébés enveloppés dans les écharpes de portage, les voisines sont reparties aux champs. Les derniers soldats n’ont pas traîné au village, d’autres ennemis de la nouvelle République sont recherchés.

*

À la gendarmerie, l’enquêteur flamboyant semble vérifier quelque chose dans les registres.

—Monsieur Aliou Diouf est décédé le quatre du mois, d’une crise cardiaque.

Sur la photo tendue vers moi, le cadavre d’un homme baigne dans son sang.
J’ai fermé les yeux. Je me suis levée, j’ai tourné le dos aux gendarmes puis j’ai ouvert la porte. Le soleil de midi m’a éblouie. Figée sur le seuil, j’ai murmuré un air qu’il chantait tôt le matin en préparant la semoule de mil au yahourt pour ma mère, mon frère et moi.

En m’éloignant à grands pas, la chanson a monté en moi comme un grand souffle. En descendant la piste vers la maison, je l’ai chantée à tue-tête.

Adieu papa Aliou.

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