PLUIES’QUE LE QUOTIDIEN (Richard Monette)

Pluies-Monette

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YSENGRIMUS — Richard Monette est un de nos poètes ÉLPistes du cru. C’est un des bons chevaux de retour de notre déjà vénérable écurie. Il est avec nous depuis des années et, tout bon, l’éclat de son inspiration ne se relâche pas. Poète de la concrétude, Richard Monette travaille beaucoup sur les sonorités, les mots valises, les paronymies, les calembours. Il cultive aussi, avec un bonheur assez pétaradant, les collisions sémantiques aléatoires, rappelant dadaïsme et surréalisme, mais sans s’y réduire ou s’y restreindre. Le poète produit des textes courts, percussifs, dans lesquels il fait fonctionner en harmonie à la fois le joual le plus cru et le français acrolectal le plus éthéré. Le résultat est fluide, relevé, fendant, pétant, jouissif. S’il fallait que Richard Monette résume sa pensée ès belles lettres et la vision de la poéticité qu’il met en place, il ne le ferait certainement pas sur le dos d’une boite de céréales ou dans les pages d’un livre de cuisine. Il le ferait plutôt dans son propre espace d’expression. S’il s’abandonnait, disons, à l’intérieur d’un manifeste ou d’une sorte de protocole méthodologique, ce serait certainement un développement genre le texte suivant qui se porterait en saillie. Ici, en effet, le voici qui nous détaille la procédure qu’il suit… si tant est… pour activer et animer en lui les longues ailes flacottantes de l’imaginaire du poète. Verbatim…

.J’animais l’imaginaire en magique gymnastique de l’image comme jamais.

Des pas de grès fragiles qu’argue le papier,
gréés de mots d’encre et de plumes,
érudits aux chandelles, à fournir petit feu,
lit de ratures, où mourir est heureux.

Le poète célèbre dans sa maladie et sa disgrâce,
l’horloge tout en verres et s’y voir une libellule aux lèvres.

Je suis maintenant de préparation licite,
de grise église, et de glaise surréaliste.

L’Éternel est un virus, le Yable, une saleté de bactérie,
et le saint, une pharmacie prospère, et tu sais mon ami,
je pile l’illusion en con primé, en homme bien rat petit tsé!
(Poème «Je me drogue de libellules»)

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Tsé, comme dans tsé veut dire… je tète un pilulier mais j’ai encore les pattes sur le manche du batte… Et, effectivement, Richard Monette, eh ben, il a mûri, depuis les vertes années de l’appel de ses muses d’ouverture. Oh, ses deux premiers recueils précédents et antérieurs des temps TANT d’avant, ils sont encore avec nous, certes. Mais on retrouve aujourd’hui un poète plus ample, plus large, plus accompli, plus investi dans l’idiome qu’il habite tant et dont il est un des nordets qui frémit. Rien ne menace la très idiosyncrasique perspective d’écriture de ce rutilant protagoniste. Il peut donc désormais se permettre de varier les instrumentations. C’est ainsi que commence à tout doucement se manifester quelque chose comme une recherche en direction… osons le mot… de formes textuelles plus classiques, plus convenues, plus patrimoniales. Et. ce nouveau dispositif d’organisations renouvelées préserve intégralement le edge, le pitch, le jolt, le coupant, le flair verbal, la tragédie frivole et l’émerveillement du Richard Monette d’origine. Il se perpétue, percole et perdure, tout en nous livrant ses explorations en direction de l’élargissement de son corpus abrupt de cadres formels. Disons la chose comme elle est. Depuis des années, Richard Monette faisait des épigrammes sans le savoir. Maintenant, il le domine, le métier des épigrammes, et là, en le sachant.

L’invisible ourlet de nos amours
a défilé faisant voile sans trames,
en soie démaillée, en drame tissé de jours.
Oui! Le temps sait s’y mettre au métier des épigrammes.

Et troublée par ce trou entre nous,
routes en garde-fous, à genoux,
ornières où s’échine notre joual fou,
nos joyaux sertis sont d’un quotidien de bout.
(Poème «Âmes ourleuses»)

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Ce retour du patrimoine des formes, d’ailleurs très minimal et amplement très beaucoup libre, renforcit le tissu de la trame du treillis textuel. Cette nouvelle compulsion envisageant de dominer les patrons non patronaux est en réalité fort peu envahissante. Monette restera Monette. Mais… la promenade badine et taquine vers les formes plus convenues nous donne même à lire un sonnet. Monette hasardant un sonnet, c’est vraiment le Socrate musicien… et qui danse en plus… sur un ballon encore. Il y a un seul sonnet dans le présent recueil. C’est juste assez pour insidieusement nous instiller le sentiment que Richard Monette pourrait tout à fait investir et subvertir ce gabarit renaissance en nous fournissant… pan dans les flancs… un recueil futur de sonnets. Une rencontre au sommet entre Tristan Tzara et Pierre de Ronsard dans le trécarré de Pamphile Lemay. Et cette tapisserie de demain serait totalement marqué au coin du solide burin Mais Monette. Pour échantillonnage exclusif et sous réserve de plus ample démontré, respirez et lisez…

Marche et mouds ton blé au pas leu leu
démarcheux à suivre des ti-culs en queues
cul-terreux, cul-de jattes d’automne stérile
zombifiés du pont saut isolant les villes

Allez, va travailler en larve solitaire
va faire la file en débile utile
vailles économiquement, fructifile
et t’y dépenses un char de salaires

Ta semelle droite jouie jointe à deux pédales
et ta gauche tape du pied frustrée du surplace
ta cervelle obèse pilote par méandre sans dédale

Tu rampes pour une rétribution de quatre sous
attente agressive pour y voler ta place
par pouce d’intolérance d’avancement jaloux
(Poème «Sonnet d’un trafic de petits pains leu leu»)

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Quotidien pluvieux tertiarisé dont nous reparlons tout de suite. Pour le moment, on peut aussi faire observer que le présent opus nous permet aussi de constater que Richard Monette s’avère être un prosateur de très bonne tenue. J’irais même jusqu’à dire qu’il y a là un romancier en latence, qui nous attend dans le tournant, ardent et dense. Effectivement, apparaissent dans ce recueil, de ci de là, quelques miniatures en prose toutes fort réussies. Et elles forment le support armaturé d’un des thèmes récurrents, d’une des thématiques hantise de ce petit recueil, et j’ai nommé l’automobile. Plus précisément, les déplacements routiniers en automobile. Les aventures et mésaventures de l’automobiliste qui doit se taper le ruban de la route, sèche ou pluvieuse, tous les jours, Ce thème apparaît, réapparaît, renait et se refait dans plusieurs des poèmes et il habite aussi pleinement ces petites, toutes petites, miniatures en prose très nerveuses et très efficaces. Adoncques, je vous abandonne ici un court échantillon prosaïque, sans m’étendre, pour soigneusement préserver ce que sera votre indubitable plaisir de lecture. Fin d’un court récit en forme de fort raboteuse tenue de route…

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J’ai sourdement crié par une gorge paralysée… Après le brusque braquage du volant vers la droite et une traversée houleuse du terre-plein, je me déplaçais alors comme par magie dans une lumière confortable malgré la nuit ambiante.

Je me suis réveillé avec un affreux mal de tête, souffrant autant dans mes bras invalides, dégonflant par le picotement mi cruel, mi réconfortant de la circulation sanguine qui se rétablissait.

Est-ce comme cela qu’une nuit en conduisant à contre-sens tous phares éteints l’on meure dans son lit?

(Miniature en prose «Contresens», fragment)

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De fait, il y a chez Richard Monette cette aptitude à sinueusement faire revenir certains thèmes, ainsi qu’à assurer, comme en clapotis, une récurrence des traitements qui est, elle aussi, parfaitement originale. Ainsi, par exemple, plusieurs des titres de textes sont en fait des dates. On est donc comme dans le journal journalier d’une intimité non-intime. Et ce que nous découvrons, ce sont donc des œuvres datées qui s’annoncent sciemment comme telles, par un titre de date. D’autres titres se jouent sur des notes qui s’annoncent par des numéros de notes. Les citations s’annoncent comme… des citations. Aussi, outre les déplacements routiniers en automobile, un autre thème clé réapparaît dans ce recueil aussi savoureux qu’inclassable, d’un bel et grand efficace formel et d’une remarquable intelligence. Cet autre thème de l’autre, c’est… la condition prolétarienne contemporaine. Rien de moins. Le travailleur tertiaire, sa routine, son boulot, son ronron, son quotidien sec ou pluvieux, ses langueurs, sa redite. Et comment, finalement, dans ce dispositif qui semble être une sorte de cloaque si tourmenté et si tranquille, arrive à émerger, à percoler, la plus aiguë des poésies. Malgré le fait ronron du raplapla ronron. Quel grand petit progrès, que celui de ce chuintement des poésies hors de nos petits mondes. Depuis nos maisons. Depuis nos toitures. Et depuis notre habitude.

Je ne sais plus dormir sans toit
en ce pays de bitume ronflant

Nombreux sont les rêves infidèles
où flottent des âmes charnelles
envieuses de spasmes frissons
ne touchant ni trottoir ni béton

Encore des nuits d‘où l’heure transgresse tout repos
l’éveil sera un interminable chapelet de crucifix
roulant sur ces matins ambulatoires sans envie
pour râler au bout de la route au bout au boulot
(Poème «Note 13»)

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Un recueil tout ordinairement original de cent-quinze textes (et quatre citations annoncées), le tout tout à fait conforme au bonnard style Richard Monette, qui est parfaitement spécifique, inégalé et littéralement inouï. Un grand cru. Et j’irais même jusqu’à oser affirmer que des trois recueils de Richard Monette parus chez nous, celui-là, est certainement le plus achevé, le plus satisfaisant, le plus remarquable et le plus susceptible de nous faire découvrir tout un poète. Un incorrigible jongleux des mots et des sens, qui sait à la fois sortir de la route pluvieuse et assurer, gérer. Gérer, c’est sortir de la route pluvieuse. Revenir sur la route pluvieuse. Chanter, narrer et ronfler en la route pluvieuse. Et, par-dessus tout, se réveiller au bon moment… en nage ou tout sec… tout en nous empêchant incessamment de dormir le quotidien.

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Richard Monette (2021), Pluies’que le quotidien (poèmes), ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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2 réponses à “PLUIES’QUE LE QUOTIDIEN (Richard Monette)

  1. Ouf! Paul, tu as vraiment vu, lu et dévoré chaque texte du recueil. Tu les as mâché, savouré, ingurgité et digéré. Je pense que tu as aimé sans condition. Je suis là à me découvrir dans tes phrases qui me font frémir. Ce que tu rapportes ici me confirme la première citation du livre, celle du peintre Matisse. Merci de me voir, de me lire, de me décrire c’est ce qu’on besoin les auteurs plus que jamais en cette ère de vidéos sans signifiant ni signifié et du moins de mots possible, du moins tout court. Peut-être me permettras-tu de souligner un thème récurant dans l’oeuvre que tu n’abordes pas ici, et c.est sans malice, il s’agit de ces gens qui nous quittent. Le poème « Le nord est toujours sans parfum » dont le texte manuscrit du premier jet apparaît en début du recueil, le dépeint avec une simplicité dans l’émotion qui nous fige. En tout cas moi j’y fige. Ce texte pourrait sembler porter sur la mort, celle du corps, mais sincèrement, il s’agit de cette mort cognitive que l’on nomme alzheimer. Dans ce recueil, vieillir y est abordé mieux que dans les précédents, mais je reconnaît que la vieillesse est discrète.

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