L’OURS ET LA RUCHE (Denis Morin)

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YSENGRIMUS — Au fil des années et des décennies, le roman policier est devenu un genre littéralement protéiforme. Comme on le sait parfaitement, cet assez ancien jeu littéraire consistait jadis à rechercher, de concert avec un ou des personnages enquêteurs, quelle était la personne qui avait empoisonné l’autre personne, avec les complicités d’une tierce ou d’une quarte personne, le tout dans un contexte très spécifiquement agathachristiesque. Ce jeu, disions-nous, a évolué, s’est développé, a bourgeonné en direction d’une sorte de peinture de mœurs panoramique, pouvant prendre un ensemble de formes extrêmement complexes et en venir à carrément déborder sur d’autres genres, notamment des genres touchant le fantastique, la féerie, ou l’insolite. On comprend que le roman policier, dans sa dimension de mystère ludique et de recherche de quelque embrouille illicite à résoudre, exerce une dense attraction de lecture qui en fait un exercice hautement susceptible de capter l’attention et de tangiblement fasciner. Cela l’autorise implicitement, et comme fatalement, à fonctionner comme un réceptacle sociologique et ethnoculturel de grande amplitude. C’est bel et bien ce qu’on observe avec le roman de Denis Morin intitulé L’ours et la ruche (2014). Ce court ouvrage nous amène, comme tant d’autres polars contemporains, à nous poser la question du rapport intime et tangible au meurtre et à la mort. Comment reçoit-on la mort? La mort à petit feu tel un poison qui brûle les entrailles ou le coup de patte puissant de l’ours qui éventre les rayons? (p. 142) Voilà qui se voudrait grave, pesant, intense. On s’attendrait à quelque chose de macabre, de lourd, de morbide, dans la recherche d’une appréhension des dangers. On supputerait un traitement qui toucherait l’angoisse, l’épouvante, les terreurs les plus profondes. Et pourtant, c’est pas ce qu’on nous raconte, dans ce roman. On va plutôt y bifurquer et rencontrer une exploration qui va prendre à la fois une tangente profondément ludique et presque une dimension de débat social. Le roman policier, campé ici par Denis Morin, se passe dans le contexte de la vie en monastère. Je vous prive sciemment des détails les plus précis parce qu’évidemment, il faut faire très attention de ne pas saborder les différents leviers de l’action et du mystère. Comprenons simplement que nous nous retrouvons en l’Abbaye Notre-Dame du Verbe, non loin du petit village rural de La Clairière (l’intégralité de cette topographie est fictive). Nous voici donc sous la houlette d’un père abbé qui semble un peu avoir un certain contrôle… pour ne pas dire un contrôle certain… sur l’intégralité de son domaine monastique, incluant ses apanages villageois immédiats. Ainsi, quand des personnages venus de l’extérieur de cet espace monacal froncent un peu les sourcils sur la vie des moines, et sur leurs activités, et sur leur pertinence sociologique, le père abbé se sent parfaitement à l’aise de les rabrouer et de les rappeler à une décence sociale modeste et minimale. Épargnez-moi vos préjugés et vos jugements hâtifs. Nous demeurons tous des êtres humains, peu importe nos choix de vie…, répond le père abbé pour tenter de faire taire le policier (p. 81). Et vlan, sous le vent.

On se retrouve dans un contexte pratique fracturé, attendu que l’Abbaye Notre-Dame du Verbe est subitement le théâtre d’un certain nombre de drames criminels, notamment du meurtre de deux jeunes novices. En ce dispositif subitement aussi dangereux qu’austère, on rencontre la possibilité abrupte d’une ouverture vers des émotions cauchemardesquement diverses. Mais affleure aussi la possibilité d’élargir la perspective dramatique vers des variations inattendues et incongrues de l’exercice narratif même… Ainsi, par exemple, l’incontournable inspecteur de service, qui, d’autre part, n’est pas nécessairement l’outil le plus aiguisé dans la remise, ne se gêne pas pour spontanément ouvrir la dynamique en direction du conte féerique. Il le fait notamment en nous glissant tout à coup, insidieusement, sur la pente des sylves immémoriales, des carnassiers anthropophages, du danger aussi immanent qu’intangible… Si j’étais vous, je laisserais une note à ma petite sœur pour lui dire de bien verrouiller la porte avant et de bien fermer la porte arrière qui donne sur la forêt. On ne sait jamais, un loup affamé… suggère l’inspecteur (p. 61). Alors? Alors…

Alors, le fameux père abbé, qui contrôle subrepticement cette microsociété tant et tant que les contraintes du réalisme civique le plus élémentaire s’envolent comme lucioles en nuit, eh bien, il agit, il manœuvre, il roque ses pièces d’arrière. Le voici qui désigne, un petit peu comme ça, au petit bonheur la chique, qui va mener l’enquête sur ces meurtres et qui ne la mènera pas. Cela l’amène à nous camper d’office un trio improbable constitué de l’incontournable inspecteur de service, qui se déguisera fissa en moine et prendra le flegmatique nom de frère Benoît… d’une historienne très couleur locale ayant pour nom Béatrice… et d’un certain père Élie, antique et fidèle cerbère de son grand maitre… Et alors, malgré le fait qu’il y a eu des morts, que le sang a coulé, ou s’est glacé dans les veines, c’est selon… le tout de l’exercice, configuré d’office dans une ambiance parfaitement décalée, se déploie de facto sur le ton de la toute flatulente pinte de rigolade… un peu dans le style de ces éclats de rire compulsifs qu’on produit parfois collectivement dans des funérailles… Tant et tant qu’on a l’impression que tous ces gens jouent un peu au jeu du détective, aux chandelles. Goguenarde distribution des rôles…

– C’est mieux, frère Benoît. Pour cette enquête, je vous ai adjoint le père Élie, à l’intérieur de nos murs, et notre ami Béatrice, à l’extérieur de nos murs. Mon vieux confrère connaît les tourments et les recoins de l’âme humaine et notre amie est une bonne observatrice du passé et du présent, explique le père abbé.

– Bof! Je suis un policier de province coincé ici pour y mener une enquête comme si j’étais en retraite fermée, grogne l’inspecteur fort mécontent.

– Vu juste. On va bien s’amuser, frère Benoît, dit père Élie, en pianotant de sa main droite sur l’accoudoir. (pp 23-24)

Et ce fort grinçant ton d’amusette, eh bien il bourgeonne, il champignonne, il se généralise lentement, et il finit même par gagner l’inspecteur lui-même qui, pourtant, en sa qualité de représentant chambranlant des forces constabulaires, boudait grave le tout de la chose, au départ. Irrésistible crescendo de la sourde gondolade. Je sens qu’on va enfin s’amuser comme lorsqu’on faisait nos garnements, dit le policier à son cousin (p. 146). On cherche donc, tout partout, en se retenant au mieux pour ne pas pouffer. On varnousse dans toutes les directions, pour essayer de décanter celui ou celle qui a commis ces crimes. Mais, en même temps, on s’installe dans une situation de coexistence tendue entre la grave austérité des contraintes monastiques et un plan incliné de rapports sociaux plus mondain où c’est tout juste si on ne se tape pas carrément sur les cuisses… ou dans l’œil.

Encore une fois, bravo, Benoît! On tombe presque dans les motivations du meurtrier pour son troisième meurtre, renchérit le père Élie, ravi.

– Vous vous surpassez aujourd’hui, frère Benoît. Je le reconnais, avoue l’historienne en tapant un clin d’œil complice au policier qui redresse les épaules fièrement. (p. 101)

Nos ambivalents et sibyllins personnages se développent et évoluent à l’intérieur d’une vie villageoise, à la fois assez simple et délicatement paramétrée. Et, de par les imparables vertus sacerdotales de la plume incisive de Denis Morin, on se rend compte, à un certain moment, qu’effectivement le nerf de la guerre constabulaire se tord et se distord devant ce qu’on demande derechef au nouveau polar de faire pour nous. On lui a déjà amplement formulé des exigences qui allaient probablement bien au-delà de ce que les auteurs de romans policiers à l’ancienne accomplissaient. Activement, on attend aujourd’hui du roman policier qu’il procède ouvertement du réalisme, qu’il fournisse des développements précis, fondés, articulées, comme quelque chose de journalistique, ou encore d’ethnographique. Au jour d’aujourd’hui, se développe une attitude, face au roman policier, qui finalement ressemble beaucoup à celle de l’historienne Béatrice… Je me fiais uniquement jusqu’ici au confort de ma raison. Je retiens des dates, des faits, des époques, des courants sociaux, spirituels et artistiques, sans jamais chercher à comprendre comment je me sentais par rapport à tous ces éléments, énonce l’historienne (p. 129). Et, en réalité, ce n’est pas ça du tout qui se passe. En réalité. Par étapes, et d’une façon tout insidieuse, Denis Morin nous fait entrer dans un petit univers déliré, un réseau de gestus fictionnels où un paranormal feutré coexiste avec une sorte de sociologie débridée, dont le caractère torve, archaïque et biscornu est subtilement masqué par ce contexte monastique, grave et lent, qui donne faussement l’impression qu’on est dans quelque chose de structuré, de charpenté, de calibré, de contrôlable… La conclusion, pire que tout, sera en fait beaucoup plus une conclusion d’archiviste, de documentaliste, de gratte-papier, de rond-de-cuir, de folliculaire… de scripteur. Prière de ne pas s’attendre à un épilogue contrefactuel qu’on verrait lumineusement dégagé par un Hercule Poirot ou une Miss Marple. Le tout de la chose nous donne à lire un roman policier totalement contemporain, mais qui arrive à s’installer et à craqueler dans une espèce de dynamique pseudo-moyenâgeuse, au milieu de cohortes de moines à scapulaires, réels ou déguisés. Le tout, austérité écho oblige, ne nous permet de produire, en matière de gondole, qu’un rire grinçant, inquiet, perturbé. Et cette perturbation est, en fait, celle de la subversion ouverte de notre bon vieux réalisme à l’ancienne par la plus débridée et la plus problématique de ces fictions émergeant, sans concession, de notre fameux néo-terroir moderniste.

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Denis Morin, L’ours et la ruche — Roman, Éditions Edilivre, 2014, 161 p.

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